Introduction

J’avais vingt-six ans lorsque j’ai rencontré Satprem pour la première fois. C’était en 1969, à Pondichéry, au bord du golfe du Bengale, dans ce terrain de jeu où Mère, passée quatre-vingt ans, venait parfois jouer au tennis avec les enfants de l’Ashram. Tout frais émoulu de l’Occident, des diplômes plein les poches, je regardais ce monde de simplicité et d’évidence en écarquillant des yeux d’enfant. Quelques jours auparavant, Mère m’avait reçu et avait planté son regard de diamant en moi. Et cette première rencontre avec Satprem confirmait ma certitude intérieure que c’était ce monde-là qui était le mien depuis toujours et pour toujours — bien qu’il m’apparût encore bien mystérieux et peu conforme à mes théorèmes mathématiques !

Tout avait commencé dix-huit mois plus tôt, place de l’Odéon à Paris. C’est là qu’en février 1968, peu de temps avant les convulsions de mai 68 qui secouèrent le monde, la bouche du métro avait déversé mon destin sur le trottoir, exactement sous l’œil de Danton, dont la statue trône sur la place. Un ami que je n’avais pas vu de longue date sortait à cet instant du métro. A peine terminées les accolades étonnées et ravies, ses premiers mots furent pour m’indiquer le nom d’un lieu qu’il venait de visiter en Inde et le nom d’un livre qui expliquerait tout sur ce lieu. Il avait dit cela avec une sorte d’urgence dans le ton, comme quand on décharge sa conscience d’une responsabilité dont on ne saurait expliquer l’origine exacte. Le lieu s’appelait Pondichéry et le livre, Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience, de Satprem.

En 1990, lors de ma dernière rencontre avec Satprem, chez lui dans les Nilgiri, après qu’il m’ait affirmé sans ambages que mon cas personnel relevait de l’exorcisme pur et simple, mon regard d’enfant confiant s’est éteint à jamais sur le monde de miroirs et d’illusions que j’avais entretenu, à ses côtés, pendant plus de vingt ans. Toutes ces années depuis la première rencontre — que je croyais avoir vécues dans une dévouement absolu à l’idéal de Mère et de Sri Aurobindo, dans un don personnel de tous les instants : par mon industrie, par mon absorption dans les tâches définies et valorisées par Satprem comme étant justes et bonnes — s’effondraient dans la poussière indifférente du chemin. Il fallait faire face à la réalité nue, sans illusions et sans fard, ou mourir de chagrin sur le champ.

Je voudrais tenter ici de conter de quoi ont été faites les années entre ces deux rencontres — et peut-être pourquoi la première portait déjà les prémices de la seconde.

Aujourd’hui, par une Grâce dont je ne finis pas de m’émerveiller, je suis dans la vie, au-delà de Satprem et des illusions enfantines — dans une vie bien plantée dans la réalité, toute débarrassée qu’elle est des fantasmagories personnelles. Mon regard est clair et calme pour revoir toute cette courbe parcourue et apprécier chaque détour, chaque pierre du chemin — et comprendre la nécessité absolue de cette périlleuse aventure qui a bien failli me coûter la vie.

Et puis, oui, c’est Mère et Sri Aurobindo qui brillent, seuls, dans tout. Plus de « guide », plus de « grand frère en avant sur le chemin », plus « d’interprète avancé et privilégié ». Plus de miroirs aux alouettes d’aucune sorte. La vie simple, enfin, entre soi et « ça » (ou peut-être « ça » et « Ça » ?)

D’autres n’ont pas eu ma chance…

Suite: Patrice