Il me serait plus aisé de me taire. En fait, c’est ce que j’avais décidé de longue date : mon histoire était avant tout mon histoire ; mes pérégrinations avec Satprem étaient le fruit d’un destin que je revendiquais comme personnel et privé — tout un chemin parcouru qui me conduisait, en tant qu’individu unique, vers un but qui m’était propre, et qui ne concernait personne d’autre que moi.
Mais la mort de Patrice a changé la donne.
Lorsque j’ai appris le décès de Patrice au mois de juillet dernier — puis qu’il s’était jeté du sixième étage de son immeuble à Paris — j’ai senti que cette perte était ma perte, que sa disparition affectait mon monde intime d’une manière trop essentielle pour être passée sous silence. Il ne pouvait s’agir d’un fait divers que l’on classe dans les oubliettes. Le « petit » Patrice — que j’avais connu presque trente ans plus tôt, à Aspiration, tout frais arrivé de France, le visage éclairé en permanence d’un sourire vaguement goguenard, et qui avait en quelque sorte suivi mes traces auprès de Satprem — dont le corps gisait maintenant dans les poubelles en bas de son immeuble, avec pour seule épitaphe trois lignes définitives de Sujata et le silence de plomb de Satprem…
Une limite avait été franchie avec cette mort, un point de non-retour qui m’interpellait directement et me forçait à sortir de mes retranchements. Et toutes les rationalisations du monde n’y changeraient rien : les histoires du « karma de Patrice » ou de la « faute » de Patrice ne suffisaient pas à apaiser ce point douloureux en moi.
Patrice, c’est à toi que je dédis ces lignes. Même si personne ne comprend rien à ton suicide. Moi, je sais les tourments qui t’ont assailli, et qui ont fini par avoir raison de toi — car les mêmes tourments ont bien failli m’emporter aussi.