Nettuno, Italie,
1er Avril 2007
Luc, cher ami fraternel,
Ça fait désormais 30 ans que nous nous appelâmes frères…
Je voudrais réhabiliter ici ce terme, devenu abusif à cause des bonnes (et
pourtant assez troublantes) raisons exposées dans le long mémoire que tu as intitulé, avec une saine attitude autocritique, La fin de l’Illusion.
Puisque tu cites entre autre mon nom parmi cette poignée de jeunes gens enthousiastes séduits par la même illusion, je sens comme un devoir d’apporter ma contribution, si partielle et forcément subjective soit-elle, à l’éclaircissement de cette aventure à laquelle Satprem nous avait convié et d’où (Dieu merci!) il nous a ensuite tour à tour expulsé.
Les débuts de mon histoire diffèrent passablement des tiens ; ses conclusions en sont pourtant à peu près les mêmes.
C’est justement par l’intermédiaire de Satprem que je fis ta connaissance.
J’étais depuis quelque temps en contact avec lui par correspondance, et je m’étais déjà plongé dans la traduction de sa Trilogie sur Mère. De ton côté, tu étais en train de mettre sur pied l’Institut de Recherches Evolutives à Paris. C’est de Paris, en 1977, que tu m’appelas – sur son instigation, bien sûr – pour m’encourager à constituer un institut similaire en Italie.
À ce point, il faut que je revienne quelques années en arrière pour dire, d’une façon forcément assez concise, quand et comment j’étais entré en contact avec Satprem.
Début mars 1972, en proie à ce qu’on appelle une ‘crise existentielle’, j’avais débarqué à Pondichéry. L’Ashram me déçut immédiatement, étant donné ma répugnance foncière pour toute religion, car c’est ainsi que m’apparurent les croyances et les règles suivies par tous ces disciples de blanc vêtus. Quant à Auroville et ces quelques dizaines de jeunes gens, qui parcouraient les pistes poussiéreuses fièrement juchés sur leur vélo ou moto - cela ne m’enchantait guère.
J’allais donc faire demi-tour, lorsque le 15 de ce mois de mars, j’acceptais (!!) de voir Mère.
Je ne peux pas dire ce que fut cette rencontre. Cela ne dura que quelques minutes, et pourtant ce fut comme si on m’avait plongé… dans l’éternité. Je n’aime guère les grands mots, mais c’est bien ça l’essentiel de ce que j’arrive à exprimer.
Cela ne fit pourtant qu’accentuer la contradiction, tout à fait incompréhensible pour mon crâne à cette époque, entre la Vérité manifeste que je percevais en Mère (acceptation totale, amour total) et l’exact opposé de l’environnement extérieur.
C’est un bouquin tombé ‘par hasard’ entre mes mains qui soulagea le désarroi et la solitude désespérante qui me hantaient dans cet ashram étouffant.
C’était L’orpailleur, de Satprem.
Je retrouvais là ce goût de la révolte, qui jusqu’à ce moment-là (et bien plus tard, hélas) m’a toujours paru synonyme de liberté. Ah! combien de larmes de reconnaissance j’ai versées sur ces pages… Ainsi que sur cet aphorisme de Sri Aurobindo, où il dit que la Révolution française avait eu lieu parce qu’une âme sur les neiges de l’Inde avait rêvé de Dieu comme Liberté, Egalité et Fraternité. Bien entendu, j’étais dans la confusion. De même que, par la suite, je confondais cet amour pour tout et cette foi en tout de Sri Aurobindo avec le dédain du monde de ce révolté qui, malgré le nom Sat-Prem que Mère lui avait donné, s’est révélé être l’envers de celui-qui-aime-vraiment.
Et pourtant… pourtant nous lui devons beaucoup.
Nous qui avons tant travaillé sur ses livres et avons partagé la lumière de son aspiration, sans nous apercevoir de l’inévitable ombre sous-jacente, nous lui devons gratitude.
Nous lui devons avant tout d’avoir permis l’accès à l’Agenda de Mère. Et puis de nous avoir donné l’occasion – si pénible soit-elle – d’ouvrir nos yeux sur notre propre sottise. Ou, si tu veux, sur nos propres illusions.
Voilà l’essentiel de ce que je voulais rajouter à ton mémoire.
Je ne veux pas m’étendre ici sur les vicissitudes qui m’ont éloigné de Satprem, comme ce fut le cas pour toi et pour tous ses ‘frères’ les plus proches.
Il me faut néanmoins dire brièvement ces faits.
La première sonnette d’alarme avait retenti à mes oreilles bien avant ton expulsion de l’Institut américain. C’était en 1982, après qu’il ait terminé de publier l’Agenda. Pour ma part, j’allais en commencer la traduction (l’Institut italien avait été formé entre temps). Comme tu le mentionnes, il partit alors avec Sujata en Océanie, à la recherche d’une ‘Ile de Mère’ fantomatique, en invitant ses ‘frères’ les plus proches à le rejoindre plus tard. Je faisais partie de ces Elus, au nombre de douze, comme les apôtres!
Je mentirais, si je disais que mon ego n’en fût pas flatté… Mais quelque chose au-dedans, plus fort que mon ego pourtant costaud, me disait qu’il y avait là un miroir aux alouettes. Quoi qu’il en soit, ils trouvèrent toutes les îles du Pacifique infestées de touristes (encore, Dieu merci!), de sorte que le projet échoua.
Lorsqu’en octobre 1993, tu me téléphonas d’Amérique pour me communiquer ton excommunication, je n’en fus pas trop troublé. D’abord parce que je voulais croire que toute décision de Satprem était toujours ‘dans la vérité’, mais aussi parce que je voyais là un bon coup donné à ton ‘ego spirituel’… Quant à mon propre ego spirituel, il était trop occupé à terminer la traduction de l’Agenda, grâce à laquelle j’étais entré de plain pied dans le Club des Elus.
Comme tu vois, et comme tu le sais depuis longtemps, je reconnais par là non pas ma lâcheté (je ne crois pas être lâche) mais sûrement ma stupidité, très enfantine et égoïste à la fois. Et pourtant, je ne me suis jamais rangé parmi ceux qui, à l’instar du ‘Frère-Maître’, te condamnèrent à la damnation éternelle…
Au contraire, j’essayais de mon mieux d’y comprendre quelque que chose en te contactant directement. Sans pourtant y réussir, car tu avais disparu: englouti par ce que je croyais être de la rancune. Je ne soupçonnais pas l’angoisse profonde que cet inexplicable rejet avait provoquée en toi. Et puisqu’il n’était pas question de ‘déranger Satprem’ (!) j’avais essayé d’en savoir davantage en écrivant à Michel et à Patrice, ses proches collaborateurs sur place. Ils me répondirent que “Satprem sait parfaitement ce qu’il fait”, un point c’est tout. Après quoi, tout contact épistolaire cessa.
Satprem savait tout si parfaitement que, quelque temps après, il se lança contre un nouveau bouc émissaire en la personne de David, ‘coupable’ de lui avoir soumis un scénario de cinéma tiré de l’Orpailleur qui lui déplut et déclencha une telle fureur en lui qu’il rendit David responsable de ses propres cauchemars. “Tu as la passion du Maléfice!” lança-t-il à David.
J’aurais voulu lui écrire… au moins pour exprimer ma stupeur et mon désarroi. Mais toute lettre devait passer par le filtre de Micheline (à l’époque, déjà sous médicaments) et puis des ultra-fidèles Michel/Nicole. Bref: David aussi rayé, annulé. Et crise conséquente de David, bien sûr.
À ce moment (1997-98), je me démenais pour éditer ces Lettres d’un insoumis, qui auront été la dernière oeuvre de Satprem dont je me suis occupé. Le distributeur des livres de l’Institut n’acceptant pas ce titre, il me fallut en trouver un autre tambour battant. Une fois la couverture imprimée, Satprem émet son veto à Micheline, qui délègue Françoise, son ‘bras droit’, pour me transmettre par téléphone le déplaisir de Satprem: il faut que je mette au pilon ces déplaisantes couvertures!
Je démissionne alors de mon mandat de traducteur, en suggérant à la déléguée Françoise que ce vaticanesque Institut français traite désormais lui-même avec les distributeurs italiens.
Mais à ma grande surprise, le mot manuscrit de Satprem que je reçois, via la déléguée, ne parle pas du tout d’expulsion ni même de réprimande! Au contraire, il commence par un suave : “ne t’en fais pas, mon petit” ; puis il m’informe que j’ai fait un excellent travail et que « Mère est contente ».
Là, j’ai eu un sursaut.
Je pouvais concevoir que Satprem, dans son omniscience, puisse être content tout en ayant été très mécontent quelques jours auparavant… Mais je ne pouvais pas admettre qu’il se fît, non pas l’interprète de Mère, mais qu’il s’identifiât ou se substituât carrément à Elle.
Sur ce point, je m’éloignais définitivement de lui.
J’observais de loin tout ce qu’il publia ensuite (et même auparavant: par exemple ce texte – La Tragédie de la Terre – où il faisait de Sri Aurobindo un être tragique, c’est-à-dire un prophète de la mort), cette perpétuelle obsession apocalyptique et hargneuse envers le monde entier.
J’ai senti qu’à partir de ce moment nos chemins allaient dans des directions opposées. Mais comme je respecte le chemin personnel d’autrui – fût-il le Diable en personne – j’ai résolu de me taire.
Mais là où l’on ne peut pas se taire, c’est lorsque l’action d’une personne a un impact violent sur la vie d’autrui.
Je m’étais abstenu de toute intervention lors de ton expulsion, Luc, et puis lors de l’anathème contre David. Je n’avais soulevé aucune question sur les cas assez troublants de Keya et de Micheline (Micheline, que j’aimais infiniment!). Mais lorsque l’histoire de Michel a éclaté, alors là j’ai osé… toucher au Maître.
Michel et sa compagne Nicole, qui avaient fidèlement servi (aaah!) Satprem et Sujata pendant 20 ans, avaient été mis à la porte sans rime ni raison, avant d’être couverts des pires accusations et des pires insultes.
Le 8 mai 2003, je reçois un mail de Michel, où il décrit brièvement et assez aseptiquement son éviction.
J’envoie alors à Michel la lettre suivante, que je reproduis ici en entier:
Cher Michel, je viens de recevoir ton mail circulaire ‘aux amis’ faisant allusion à une dévastation, et qui pourtant ne laisse guère savoir de détails sur ce qui est arrivé vraiment.
Fin avril, j’avais appris par Françoise que tu avais démissionné de l’Institut à la suite de certains différends avec Sujata concernant ton refus d’aller te reposer en France et ton soi-disant dégoût ou mépris envers la France…
À mon objection qu’il devait sans doute y avoir quelque chose de plus ‘sérieux’ derrière tout ça, Françoise avait répondu qu’au fur et à mesure que le travail de Satprem avance, l’opposition de l’entourage va en croissant: juste comme c’était arrivé à Mère…
À ce point-là, quoi dire? Autant, alors, que tout le monde démissionne – de l’Institut de Recherches Evolutives et de la Vie elle-même – étant donné que tous les humains s’opposent d’une façon ou d’une autre au changement!!
Mais dans la pratique, que se passe-t-il? Que s’est-il passé à propos des démissions de Luc et puis de Robert de l’Ire, de Keya et puis de Micheline de la vie? – pour ne citer que les cas éclatants dont je suis au courant.
Je m’étais demandé, et à plus forte raison je me le demande à nouveau: Que ce passe-t-il vraiment ? Quel ‘virus’ a pu déclencher tous ces splits [ruptures]? On dirait que personne ne se pose la question à propos des déjà trop nombreuses dévastations causées par des jugements où ne brille guère de compassion – pour ne pas parler d’amour.
Je crois, au fond de moi, que le métier d’un être vraiment conscient n’est pas d’émettre des condamnations: Mère n’a jamais condamné personne. Ni de donner des réponses: mais de poser et de se poser des questions. Pour déboucher, éventuellement, sur la Question.
Or on croit connaître la Question puisqu’on a côtoyé Sri Aurobindo et Mère, on croit beaucoup de choses - et on se croit surtout. Mais qui ose vraiment plonger ses mains dans ce panier grouillant de crabes où s’agitent nos egos les plus subtils, avec leur sillage d’indicibles histoires personnelles? Certes, il est plus commode de s’occuper de l’ego des autres ! Et puisque tout le monde est ‘fautif’ (quelle âme est sans défauts? disait le poète), on oublie qu’on a son propre terrain à nettoyer. Ça, c’est la seule chose qui m’apparaisse clairement.
Qui y a-t-il à chercher, je me demande, sinon notre propre ombre à offrir pour la transformer? – comme dit Mère, justement. Ce qui importe, c’est d’essayer de vivre les paroles de Mère, chacun dans son coin, sans se leurrer qu’une Institution hiérarchisée se charge du travail qui importe à chacun, sans se leurrer qu’il suffise de se proclamer frères pour que la fraternité s’établisse. On l’a bien vu: il suffit d’un souffle de vent contraire, et pfff… finis la fraternité et de tous ces beaux châteaux en Espagne.
Dieu sait, cher Michel, si ce que j’essaie de dire aura un sens pour toi, ou bien si tu disparaîtras de mon horizon, comme Luc ou Robert, ou comme cette pauvre Micheline, fracassée par une tâche si lourde…
Tu as fait, et j’espère bien que tu continueras, un travail précieux: je pense surtout à cet Océan qui n’est pas seulement Indien mais terrestre, comme en témoigne par exemple ce clair interview que tu avais donné à David et qu’on n’a pas encore réussi, hélas, à publier en Italie.
Au moins, je me dis que je n’aurai pas renoncé à essayer d’établir un contact, peut-être trop sec, mais qui me semble indispensable à toute fraternité. Et donc fraternellement à toi,
Boni.
Comme la circulaire de Michel était adressée entre autre à Françoise, il me parut honnête d’envoyer ‘pour information’ copie de ma lettre à la nouvelle gérante de l’Institut.
Pour toute réponse, celle-ci me renvoya deux pages dactylographiées, accompagnées d’un minuscule post-it où elle disait: “J’avais envoyé ta lettre à Michel à Sujata. Elle t’écrit ci-joint”.
Dans la lettre jointe, j’étais grondé comme un gosse récalcitrant par son institutrice bourrue. Elle ne me donnait aucune explication sur la démission (sic) de Michel, mais m’informait que “Micheline ne m’a pas confié pourquoi elle a quitté son corps” . Puis, sous forme de question rhétorique, la pièce de résistance: “Savez-vous combien d’individus ont été renvoyés de l’Ashram par Mère et Sri Aurobindo?” Enfin, après la signature de Sujata, une ligne manuscrite de Satprem : “qu’il cherche son chemin dans sa crasse.”
Après cela, qu’aurait pu dire cet ‘il’, alors même qu’il était privé de son nom? Rien, évidemment.
La meilleure réplique m’a paru celle de ne pas répondre.
Là comme ici, il ne reste qu’à laisser Mère démêler la question par ces mots qu’Elle prononçait un 21 Janvier 1962, en présence de Satprem:
N’essayez pas d’être vertueux. Voyez à quel point vous êtes uni, UN avec tout ce qui
est anti-divin, prenez votre partie du fardeau, acceptez d’être, vous même, impur
et mensonger, et, comme cela, vous pourrez prendre l’Ombre et la donner. Et dans la mesure où vous êtes capable de la prendre et de la donner, alors les choses changeront. N’essayez pas d’être parmi les purs. Acceptez d’être avec ceux qui sont dans l’obscurité,
et dans un amour total, donnez tout ça.
Encore une fois je me suis tu lorsqu’en 2006 ce fut le tour de ce pauvre Patrice.
Je dis ‘pauvre’ car je ressens une profonde compassion pour ce gars que je connaissais assez bien (il avait passé entre autre une semaine chez nous à la campagne, avec Rose): il était si laborieux et enthousiaste, mais il avait l’air vraiment un peu trop dépendant des oracles de Satprem/Sujata.. Il avait choisi de SE SOUMETTRE à leurs jugements, et donc la responsabilité ultime de son suicide est à lui. Le Séducteur a bien ses fautes: mais gare à ceux qui se laissent séduire!
Ce genre de SEDUCTION (car il s’agit surtout de cela) est ancien comme le monde, et m’évoque les métaphores que voici d’un poète persan du XIIIème siècle:
Je m’adonne à la chasse au cerf,
et me voilà poursuivi par le sanglier.
Je creuse des trous
pour prendre au piège autrui,
et puis je tombe dedans.
Il me faudrait soupçonner
mes plans.
Au fur et à mesure que les années se déposent sur mes vieux os et que je considère le bien-et-le-mal de ma vie, et de tous ceux que j’ai rencontrés sur mon chemin (crasseux ou céleste, peu importe), je suis de plus en plus convaincu que chaque être humain, avec son code génétique et son karma, est responsable de ses propres actions. ‘Les autres’, bons ou méchants, ne sont là que pour nous offrir des occasions de nous reconnaître nous-mêmes.
En ce qui me concerne, je voudrais dire que Mère a été et est la seule et vraie Occasion de ma vie. Mais je ne peux pas nier que mon chemin ait été béni par beaucoup d’autres excellentes occasions. Je n’oublie pas, parmi mes rencontres décisives, celle avec Satprem surtout, et puis aussi celle avec mon ami Luc.
Tout ça – le bien comme le mal, l’amour comme les refus les plus brûlants – tout ça m’a beaucoup appris et de quelque façon élargi. J’en remercie Mère.
Et surtout – au-dessus de tout ça – il y a eu cette Rencontre intérieure avec Sri Aurobindo, qui changea, sinon ma nature rebelle et non transformée, du moins mon regard sur le monde, sur les hommes, sur la vie…
Cette vie où malgré tant de démentis, malgré tant de petites ou grandes histoires dans nos rapports avec autrui, on n’a au fin fond qu’à aspirer à ce qu’une âme là-haut sur les neiges de l’Inde rêva comme Dieu incarné en tout homme: Liberté Egalité et Fraternité.
Alors, cher Luc, bien à toi au nom de cette vraie Fraternité à venir,
Boni