Comme pour toi, mon histoire commence par un enthousiasme d’enfant, suivi d’un don de soi.
Au début de 1976, alors que je résidais depuis quelques années à Auroville, j’avais pris connaissance « par hasard » d’un paquet de feuillets ronéotypés qui circulaient alors librement parmi les Aurovilliens, et qui faisaient état de « menaces » que certains notables de l’Ashram faisaient peser sur les manuscrits originaux de l’Agenda de Mère, que Satprem conservait chez lui à Nandanam.
Mon sang n’a fait qu’un tour et je me suis précipité, sans réfléchir, pour lui offrir mon soutien contre un « ennemi », aussi vague pour moi que s’il s’agissait d’un roman, mais qui était bien réel et concret pour lui, et sur lequel il pouvait mettre des visages et des corps de chair et d’os. Sans le savoir, je rentrais dans tout un « contexte » de luttes et de jalousies intestines — affectant principalement certains groupes et membres de l’Ashram — dans lequel Satprem, de par sa personnalité et ses prises de position antérieures, était l’un des principaux acteurs. Mais je n’avais cure de cette réalité « historique » — le geste que j’accomplissais allait bien au-delà de ces contingences. Il était impératif de se ranger du côté du plus faible, de la victime présumée, même si en offrant mon soutien je faisais également l’offrande de la réflexion et de la raison sur l’autel de la spontanéité.
Ainsi, subtilement, une nouvelle vie s’ouvrait à moi. J’avais, en quelque sorte, choisi mon camp. Dans mon enthousiasme, j’adhérais à tout un passé qui m’était pourtant étranger ; j’endossais un complexe psychologique qui n’était pas mien. Il y aurait désormais des « pour » et des « contre », des « blancs » et des « noirs » mais peu de demi-teintes — et plus aucune hésitation. Le monde était devenu étrangement simple et linéaire. Je m’engageais sur un chemin tout tracé, dont Satprem détenait la carte. Par un simple geste d’une demie seconde, j’avais remis à un autre que moi le soin de comprendre et d’interpréter le monde autour de moi. J’acceptais de plonger corps et âme dans un univers déjà formaté, à l’élaboration duquel je n’avais pas participé, mais auquel je me devais d’adhérer intégralement, sans arrière-pensée, car c’était à ce seul prix que l’on pouvait entrer de plain pied dans le monde des responsabilités et se libérer de sa part d’enfance. J’avais troqué mes hésitations et mes incertitudes de jeune homme pour une certitude résolue qui n’émanait pas de moi. Mais l’enfant en moi s’accommodait fort bien de cette nouvelle situation, car il se sentait fortifié d’une vie neuve, débarrassé de son cocon infantile, enfin « responsable ».
J’étais entré dans la cage aux illusions.
Je croyais être devenu adulte par une prise de position « adulte ». J’avais finalement une Vraie Cause à défendre, âprement, contre des ennemis sans nombre (et souvent sans visage). De fait, les « ennemis » semblaient indispensables pour être pris au sérieux : sans ennemis on n’était situé nulle part, indéfini, presque inexistant.
Et pourtant, tout cela n’avait rien à voir avec moi. Ce n’était pas vers moi-même que je cheminais par cette prise de position « radicale »; en réalité, à mon insu, j’avais épousé le monde intime de Satprem. Mon minuscule geste d’adhésion original me conduisait, par un phénomène d’empathie que je ne contrôlais pas, à m’identifier à son univers intérieur : je sentais comme il sentait, pensais comme il pensait, voyais par ses yeux.
Et tout cela fonctionnait le plus naturellement du monde et chacun y trouvait son compte : moi en chaussant des bottes de sept lieues empruntées pour la circonstance ; lui en se dotant d’un aide qui ne ménagerait ni le don de soi ni la peine. Par la suite, au cours des années, j’ai pu constater que, à des degrés divers, ce même phénomène d’identification s’appliquera pratiquement à tous les êtres qui auront un contact prolongé de travail avec Satprem. Bien que les bénéfices d’une telle situation ne fassent aucun doute sur le plan de l’efficacité pratique (!), on voit bien qu’à terme cette empathie extrême porte en elle le germe de tous les périls psychiques — ce que les faits ultérieurs démontreront, hélas, abondamment.
Il faudrait s’interroger plus longuement sur les raisons qui conduisent les hommes à s’appuyer sur un autre qu’eux-mêmes pour trouver un sens à leur vie, à se décharger sur une extériorité, qu’il s’agisse d’un autre homme ou d’une organisation, du labeur de trouver le plein sens de leur incarnation. Ne contenons-nous pas tout en nous-mêmes ? La question et la réponse ? Le problème et sa solution, comme deux poussins dans le même œuf ? Pour un temps, il est sans doute plus aisé de s’en remettre à autre que soi. Mais ce n’est toujours reculer que pour mieux sauter. Un jour, l’heure des bilans sonne où l’on doit être seul en face de soi.
Mais pour le moment, toutes ces choses n’étaient encore que des effluves intérieurs, des souffles imperceptibles qui attendaient leur heure pour éclater au grand jour.