Dix-huit mois plus tard, en juillet 1977, Satprem et moi gravissions les marches du Palais de Justice dans l’Ile de la Cité à Paris pour y enregistrer les statuts officiels de l’« Institut de Recherches Evolutives », qui devait assurer la publication et la diffusion de l’Agenda de Mère dans le monde entier. La veille, nous avions appris de la bouche d’un grand avocat parisien que les droits du copyright de l’Agenda était la propriété légitime de Satprem, ouvrant ainsi la voie à sa publication en dehors des bons offices de l’Ashram. Depuis plusieurs mois, en effet, diverses tentatives de publication dans le cadre de l’Ashram avaient été amorcées, mais toutes avaient échoué, Satprem estimant à chaque fois que l’indépendance et l’intégrité de la publication risquaient de souffrir de ces arrangements.
Désormais, la fabrication de l’Agenda allait s’organiser au sein d’une toute petite équipe de quatre personnes autour de Satprem : Micheline, Anne, Robert et moi-même. Une poignée d’autres amis en France et en Inde apporteraient leur concours plus épisodique mais enthousiaste.
Il régnait, au sein de notre petit groupe, la joie de ceux qui ont découvert un galion chargé d’or au fond de l’eau et qui en ramènent les lingots un à un à la surface… La matière de ce merveilleux Agenda transmuait nos énergies, emplissait les jours de la vie d’un pétillement sans fin. Bien que chacun ait des tâches matérielles précises et que le travail ne manquât point, tous étaient rassemblés, unis en une sorte de communion d’évidence autour de l’éclosion de cet Agenda. Il n’y avait pas de limite aux projets d’avenir envisagés : pour une diffusion dans d’autres langues, pour la création d’autres « Instituts » de part le monde, d’autres « laboratoires de l’évolution » qui regrouperaient toux ceux prêts à empoigner les leviers de leur propre évolution à la lumière des enseignements de l’Agenda.
C’était le temps du rêve qui pouvait devenir réalité au détour du chemin.
Pour le centenaire de Mère, en février 1978, paraissait, dans sa belle robe rouge, le premier volume de l’Agenda en français — à peu près au même moment où Satprem recevait sa lettre d’expulsion de l’Ashram et s’installait dans une nouvelle demeure dans les Nilgiri, qui serait pour les années à venir le centre névralgique de l’activité de diffusion de l’Agenda.
En quelques années de travail concentré, les treize volumes de l’Agenda en français allaient voir le jour, et leur publication dans plusieurs autres langues — hindi, anglais, allemand, italien, espagnol — était mise en chantier.
Ces premières années étaient pour moi l’occasion de m’établir dans ma nouvelle vie. J’avais l’impression d’avoir attendu toute mon existence pour une occasion de me donner ainsi, sans compter, à un labeur qui ait vraiment un plein sens — et je ne ménageais pas ma peine ! C’était une tâche complexe et ardue que de transformer ces centaines d’heures de conversations, enregistrées sur des magnétophones souvent vétustes, en texte imprimé dans les conditions requises de qualité et de précision. Mais notre petit groupe aurait pu déplacer des montagnes, et l’ingénuité compensait souvent la faiblesse de nos moyens pour avoir raison des obstacles que cette énorme œuvre matérielle comportait.
Au cours du temps, et afin de faire face à l’ampleur grandissante de la tâche ainsi qu’à son expansion géographique, le petit groupe allait s’enrichir de nouveaux membres : Keya, Roger, Boni, Davide, Nicole, Michel, Patrice. Par ailleurs, Satprem pouvait également compter sur certains appuis du monde politique et littéraire à New Delhi et à Paris.
Satprem, quant à lui, semblait être partout à la fois : rien n’échappait à son regard et à son assiduité. Maître d’œuvre et infiniment plus expérimenté qu’aucun d’entre nous en matière d’édition, il savait pourtant se mettre à la portée de chacun et semblait doté d’une confiance quasi illimitée en nos capacités, même si elle venait parfois à nous manquer à nous-même. Ses encouragements et sa confiance étaient le moteur essentiel de notre action journalière. Inversement, tous s’en remettaient à son jugement et à sa vision des choses pour les décisions qui engageaient la destinée ou l’avenir matériel de l’Agenda.
La seule ombre à ce tableau idyllique concernait ses rapports avec ce qu’il faut bien appeler « l’Ennemi ».
Malgré le groupe d’amis sûrs et dévoués qui l’entouraient — dont certains auraient sans doute donné jusqu’à leur vie pour le soutenir et le protéger — malgré le déménagement dans ce lieu magnifique et protégé des Nilgiri qui dominait la plaine indienne de quelques deux mille mètres, il se sentait poursuivi, harcelé par toute une meute d’ennemis invisibles. Il suffisait d’un mot relevé dans une lettre ou un télégramme, d’une image fugitive entrevue dans un rêve pour remettre en branle tout un engrenage d’imaginations catastrophiques et défaitistes : les « forces adverses » étaient là, dans l’ombre, prêtes à bondir à la moindre faille et à anéantir l’Oeuvre…
La « crise » durait quelques heures ou quelques jours, pendant lesquelles chacun retenait son souffle, puis tout rentrait dans l’ordre ; le nuage se dissolvait aussi subitement qu’il était apparu et le soleil réapparaissait.
A l’occasion de ces « incidents de parcours », le nouveau venu, le nouveau membre du groupe ne tardait pas à apprendre, puis à intégrer, « la réalité occulte » de l’œuvre à laquelle il ou elle participait. La publication de cet Agenda, dans ces conditions, serait une immense victoire sur les forces de l’Ignorance, symbolisées au premier chef par les notables et dirigeants actuels de l’Ashram. Satprem avait pour mission de sauver ce Trésor retrouvé des mains de ceux qui voulaient l’ensevelir à nouveau. En tant que principal rempart contre ces forces, il était donc normal et logique qu’il fût régulièrement attaqué dans son monde intérieur, même si rien ne venait jamais concrétiser ces périls dans sa vie extérieure.
Nous vivions donc sous la menace constante d’un « procès imminent » que devaient intenter les Trustees de l’Ashram pour tenter de récupérer leurs droits sur les textes de l’Agenda. Ou bien peut-être allaient-ils soudoyer quelques hommes de mains pour s’emparer des manuscrits de force ? Ou bien encore, puisque nous étions en Inde, il n’était pas farfelu d’imaginer quelques manipulations tantriques… Par la force des choses, nous étions devenus des experts occultistes en herbe. Chaque bosquet dissimulait un Asura ou son comparse et la conviction de nos anathèmes et de nos imprécations à l’emporte pièce n’avait d’égale que leur puérilité.
Il est peut-être bon, ici, de dire quelques mots de l’Ashram, afin de dissiper certains malentendus en remettant son existence et son développement sur la vraie base qui était la sienne, et de faire la part de la réalité et de la fiction. En 1954, lors d’un entretien de Mère au terrain de jeu, un enfant concluait péremptoirement: « Mère, tu perds ton temps avec tous ces gens de l’Ashram maintenant. » Et elle répondait : « Mais vois-tu, au point de vue occulte, c’est une sélection. Au point de vue extérieur, vous pouvez vous dire que, dans le monde, il y a des gens qui vous sont très supérieurs (je ne vous contredirai pas), mais au point de vue occulte, c’est une sélection. » Et elle ajoutait ce constat : « Mais au fond, pour dire la vérité, je crois que vous avez une vie si facile que vous ne vous donnez pas beaucoup de mal ! Est-ce qu’il y en a beaucoup d’entre vous qui ont vraiment un INTENSE besoin de trouver leur être psychique ? de savoir ce qu’ils sont vraiment ? ce qu’ils ont à faire, pourquoi ils sont ici ? On se laisse vivre. » (25/8/54)
Le « laisser-vivre » ne s’améliorera pas avec le temps, comme elle le confiait à Satprem quelques années plus tard : « Il y en a beaucoup — beaucoup — qui pensent que je mourrai et qui font des préparatifs pour ne pas être tout à fait sur le pavé quand je partirai : tout ça, je le sais… Il y a des gens… oh ! ils souhaiteraient presque que je m’en aille, parce que c’est pour eux une contrainte. Ils me le disent très franchement : “ Tant que vous êtes là, nous sommes obligés de faire le yoga, mais nous ne voulons pas faire le yoga, nous voulons vivre tranquilles ; et alors si vous n’êtes plus là, eh bien, nous n’aurons plus à penser au yoga ” ! » (22/4/61)
Bien entendu Satprem ne pouvait être que profondément bouleversé par ces propos de Mère. Lui le rebelle à toute forme d’institution et d’organisation voyait dans cet Ashram à la dérive la justification et la réalisation de ses pires appréhensions, un cauchemar devenir réalité. Et pourtant les faits ont démenti tous ses mauvais pressentiments, toutes les « menaces » qu’il sentait dans l’air après le départ de Mère. En quelques quinze années de très grande proximité, je n’ai pas constaté un seul cas de violence physique de la part des membres de l’Ashram, pas l’ébauche d’un procès — et même le tantrisme ne semble pas être venu à bout d’une bonne santé innée puisque, à 83 ans aujourd’hui, Satprem a toujours bon pied bon œil [voir note en guise d’épilogue à la fin du texte].
S’agissant des droits de l’Agenda, qui appartiennent légalement par moitié à Mère (en tant qu’interviewée), ou à ses ayants droit, et à Satprem (en tant qu’intervieweur), il est juste de noter que ni les Trustees de Ashram ni les membres de la famille de Mère n’ont intenté la moindre action légale pour (au moins) partager les royalties avec Satprem.