Aujourd’hui, quelques vingt-cinq ans plus tard, quand je me remémore ces évènements, je suis surtout frappé par ce qui constitue la substance de notre propre responsabilité dans l’éclosion et la montée en puissance du « phénomène Satprem ». Quand je dis « nous », je parle évidemment du petit groupe, dont j’ai cité quelques noms plus haut et dont je faisais partie, qui s’est élargi puis contracté au cours du temps, et qui a en quelque sorte « fait » Satprem tel qu’il existe aujourd’hui — mois après mois, année après année, comme si nous le nourrissions de notre adhésion, de notre enthousiasme à une cause que nous savions complexe, difficile et jusqu’au-boutiste.

C’est cette curieuse attirance que génère Satprem que je voudrais tenter d’explorer ici. Et comme je ne peux parler que de ce que j’ai ressenti moi-même, je vais essayer de décrire et d’analyser la nature de ce magnétisme tel qu’il a agi sur moi. C’est ce que j’appelais plus haut la « cage aux illusions ».

Pour subir le magnétisme, il faut soi-même être conducteur, « réactif » à l’aimant, sinon il n’y a pas d’effet. La force de l’aimant, c’est qu’il sait trouver en vous le pôle opposé qui réagira à son attraction.

Or, je ne connais pas d’être qui ait approché Satprem, surtout dans un but de travail en commun, sans se dire à mi-voix qu’il se rapprochait par là même de Mère et du Divin. C’est là où réside la source du magnétisme et donc de l’illusion.

Cette aspiration spirituelle, qui brille au fond de chacun de nous, est notre force et notre vrai « nous-même ». Pourtant l’histoire — y compris l’histoire récente — est jonchée de piteux exemples où l’on voit cette aspiration se fourvoyer, voire s’embourber, dans des expériences souvent grotesques et parfois même catastrophiques, d’où elle ressort mutilée ou étouffée.

Mais avec Satprem rien de tout cela ne peut arriver. L’Agenda fourmille des éloges de Mère à son égard. N’est-il pas pratiquement le seul à comprendre la nouveauté physique, corporelle de l’expérience de Mère ? Bien sûr, l’Agenda fourmille également des interrogations et des doutes de Satprem, mais cela nous le rend encore plus proche — un frère humain auquel nous pouvons plus facilement encore nous identifier. Il existe — il faut le noter — certaines conversations de l’Agenda qui ne verront jamais le jour et resteront étroitement scellées sous plastique, ce que Satprem appellera des « Agendas personnels » : sans doute des commentaires et appréciations beaucoup plus vives de Mère à son égard qu’il estimait en dehors du cadre de l’Agenda. Mais au fond Satprem n’a jamais prétendu être un petit saint ; au contraire, c’est sa part d’humanité « normale », alliée à une volonté affichée de dépasser l’humain, qui a toujours constitué l’originalité de sa personnalité et de l’attirance qu’il exerce autour de lui.

Donc, cet homme qui a passé toutes ces années dans l’intense creuset de Mère, à écouter son cheminement dans l’après-demain de l’homme, ne peut être qu’un mentor parfait, plein de délicatesse et de compréhension pour les jeunes êtres autour qui voient en lui à la fois un frère et un exemple…

Eh bien il n’en est rien. Des dehors parfaits de cordialité et d’hospitalité ne suffisent pas à cacher au nouvel arrivant l’examen de passage qui est en cours : le test d’une adhésion exclusive et absolue. Dans un éclair, il pressent qu’un engagement personnel sans équivoque est indispensable et impératif pour aller plus avant dans cette nouvelle relation, qu’il doit payer de sa personne avec des deniers de fidélité et d’allégeance, un peu comme on le fait pour entrer dans certains ordres.

Sans mot, dans une sorte d’évidence, un choix clair se présente à lui : « Voici l’Aventure qui frappe à ta porte. Ouvre cette porte dans une totale et absolue adhésion qui renonce à la petitesse de la raison raisonneuse, et peut-être raisonnable, à la critique à bon marché. Si tu ne peux ou ne veux renoncer à ton petit toi-même et t’ouvrir à cette plus grande dimension qui s’offre, alors passe ton chemin — mais sache que tu renonces peut-être par là même à l’unique chance que tu avais de faire de ta vie autre chose que cette vague forme grise que les hommes appellent existence. »

Tels étaient les mots, dans leur transcription d’aujourd’hui, que j’ai perçus il y a plus de trente ans, au tout début de ma relation avec Satprem. C’était comme un souffle à peine distinct, à peine défini, dont l’enjeu même m’était inconnu. Mais ce souffle était là, bien réel, et entièrement déterminant pour l’avenir.

Dans le même temps où je percevais ce « choix » qui m’était donné, je sentais également toute l’épaisseur vaguement sulfureuse du monde qui s’offrait à moi. Je rentrais de plain pied dans la controverse, voire le scandale ; j’allais à contre courant de tout ce qui était établi et reconnu. J’étais sommé de fouler aux pieds une collectivité d’aînés — l’Ashram — à laquelle Sri Aurobindo et Mère avaient consacré la meilleure partie de leur vie et de leurs efforts — au nom d’une Vérité « supérieure » que je devais absorber sans comprendre et sans piper mot.

A ma place, d’autres auraient peut-être hésité, protesté, mais — et c’est là que le vital humain enfantin entre dans la danse — tous ces obstacles et ces négations m’apparaissaient, au contraire, comme la preuve irréfutable que j’étais bien dans la vraie aventure, celle qui fait table rase des ennuyeuses neutralités pour s’engager sur les chemins rugueux et parsemés d’embûches. Je confondais aventure et controverse, la bataille avec soi-même et la bataille avec les autres. Et puis tous ces ennemis, réels ou présumés, faisaient décidemment très sérieux dans le tableau ; ils rendaient l’enjeu d’autant plus alléchant, crédible et véridique.

De fait, l’enthousiasme suivi de retournements spectaculaires sont le propre du vital humain. Ma vie s’écoulait comme un long fleuve tranquille, et peut-être trop terne, et voilà qu’en quelques instants une frénésie interne s’empare de moi ; je me sens basculer dans un monde que je n’avais même pas entrevu l’instant d’avant, et qui m’enjoint de remettre en cause mes façons de sentir et de penser. C’est évidemment le signe qu’une grande force a pénétré en moi et m’entraîne. Alors que le régime du mental est fait de réflexions, d’atermoiements, voire d’hésitations, et que le temps est un facteur prépondérant dans le processus par lequel il arrive à ses conclusions, le temps vital est quasiment instantané et donc empreint de tous les risques et aléas que cette brusquerie comporte.

Et puis cet « enthousiasme » vital me cachait les contradictions inhérentes à ma nouvelle adhésion. Il m’empêchait de voir l’étroitesse manichéenne du monde dans lequel j’étais entré. Sans sourciller, je m’apprêtais à dérouler un cortège de sourds ressentiments à l’égard de tout ce qui n’était pas ma nouvelle religion, tout en me réclamant de l’universalité de la vision de Sri Aurobindo qui embrasse tout dans sa compréhension. En deux temps trois mouvements, j’étais devenu un petit jihadiste bon teint : la source des problèmes était à chercher (et à trouver) chez autrui, à l’extérieur de moi-même. Moi, je restais intouchable dans le cocon de mes certitudes supérieures.

En fin de compte, les quelques objections qu’aurait pu soulever un mental plus adulte et réfléchi allaient être complètement balayées, anéanties par une autre illusion vitale : les promesses et potentialités spirituelles que recélait ma nouvelle situation. N’était-ce pas, en effet, une occasion rêvée de se rapprocher du vrai Travail terrestre de Mère et Sri Aurobindo, avec tous les espoirs d’accomplissements personnels que cela comportait ? L’espoir, enfin, de dépasser l’anonymat de l’aspirant-tout-venant pour entrer dans le cercle magique des Elus…

Devant ce Graal inespéré, quel vital humain ferait la fine bouche ? Quel vital serait assez pur, assez mature, pour prendre le recul nécessaire et s’accorder le temps de la réflexion ?

Mais il y a mieux encore dans ce piège vital — ou pire, selon le point de vue auquel on se place. Maintenant que la cage s’est refermée sur moi, avec mon plein consentement et ma pleine participation, maintenant qu’elle me possède bel et bien, par une pirouette psychologique dont seul le vital a le secret, je renverse les termes du contrat et prétends moi-même en prendre possession. Afin de m’occulter à moi-même la lâcheté et la servilité de ma condition, j’intègre et fais mienne la source de mon emprisonnement, que je vais désormais défendre mordicus contre tous ceux qui voudraient le mettre en cause de quelque façon que ce soit. Non seulement je suis prêt à donner ma vie au service de « ma » cause — et ceci englobe peut-être un sens physique — mais encore je m’insurge contre tous ceux qui émettent des doutes ou des objections voilés sur ses fondements, c’est-à-dire sur Satprem lui-même.

Au début de la publication de l’Agenda à Paris, lorsqu’un célèbre critique littéraire français, André B., qui avait fait l’éloge des livres de Satprem dans la presse parisienne, me fit part de son « profond désarroi » devant certains commentaires prolixes de Satprem sur la « noirceur et l’horreur du monde », dans lesquels il voyait surtout un accès paranoïde, je m’empressai de prendre ma plus belle plume pour lui prodiguer un réconfort et une dénégation « éclairée », basée sur ma profonde connaissance de Satprem, etc. — alors qu’au fond j’étais parfaitement choqué que quelqu’un « d’intelligent » puisse mettre Satprem en question.

Si je porte maintenant ma pensée vers les deux rencontres « révolutionnaires » de ma vie — la première avec Mère, la seconde avec Satprem — une distinction encore plus flagrante apparaît. Passé l’abasourdissement des quelques premières secondes en présence de Mère et sous son regard, puis l’espèce d’état stupéfié qui a suivi pendant plusieurs jours, je vois bien maintenant que cette première rencontre aurait tout à fait pu déboucher sur rien d’autre que cette stupéfaction. En d’autres termes, il me revenait à MOI d’en faire quelque chose d’autre, pour la bonne raison que rien ne m’était demandé directement ; « on » n’attendait rien de moi, aucune promesse, aucun engagement direct ou indirect d’aucune sorte. Plus exactement, la « demande » et « l’exigence » émanerait de moi-même, de mes profondeurs à moi, ou ne serait pas. Je n’étais pas face à un « contexte » ou à des « contingences externes » ; j’étais seulement face à moi-même.

Dans la rencontre avec Satprem, au contraire, ce n’était pas une prise de position envers moi-même qui était exigée, mais envers lui et son univers, envers ses démêlés ashramitiques, envers son passé de rébellion et de dissidence. C’était tout ce « paquet » que j’étais sommé d’épouser sur le champ — ou bien de passer mon chemin. Au fond, peut-être que le vrai « mal » de Satprem, c’est qu’il conduit à renoncer à soi-même.

Suite: La tragédie