J’étais désormais un adhérent complet et complètement convaincu. Partout où j’allais, je portais mon petit bréviaire intérieur, qui comportait l’indispensable chapitre selon lequel la rébellion de Satprem faisait partie intégrante de l’œuvre de Sri Aurobindo — et en était même un élément essentiel, voire indispensable. Sa rébellion ouverte, sa dissidence avérée devaient être les signes d’une différence plus profonde, plus intérieure, d’où surgirait une autre façon de vivre sur la terre, un autre mode de fonctionnement : un exemple de l’Etre que Sri Aurobindo appelait de ses vœux.

Une fois encore, je confondais la loi essentielle des choses avec leur manifestation d’un moment. Il me semblait aller de soi qu’une attitude de critique éclairée mais absolue et inflexible à l’égard du monde était la clef, ou en tout cas une condition fondamentale, de la transformation. Et la conscience de Satprem était pour moi le creuset idéal pour cette éclosion à venir car elle alliait au plus haut point le raffinement de l’intelligence critique à l’irréductibilité. En lui, toute la tâche humaine semblait accomplie, la boucle bouclée, et il suffirait d’une pichenette pour l’envoyer de l’autre côté…

Je n’avais sans doute pas assez médité, ou peut-être pas compris, ce que Mère essayait de lui dire dans une conversation de l’Agenda du 21 décembre 1963 :

« A part Sri Aurobindo, je n’ai jamais rencontré et eu autour de moi que des gens pas satisfaits… ou des révoltés, ou des gens terriblement amers contre la vie telle qu’elle est… J’ai vu que cette attitude ou cette manière de sentir est comme une forteresse pour ce qui s’oppose à la transformation. J’avais noté deux constatations ce matin avec l’idée de te les lire. Très clairement, il m’a été dit que ce sens de discernement très aigu qui s’aperçoit de tout ce qui est contraire à la Vérité divine, il est très bon de l’avoir, ne pas être déçu ni trompé (ni de se tromper soi-même surtout), mais que chaque fois que l’on insiste là-dessus, on lui donne un POUVOIR D’ÊTRE, une sorte de pouvoir qui augmente ou qui perpétue son existence… J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui pousse pour supprimer de ma conscience active ce discernement si aigu, si impératif,… et que la conscience active voie d’une façon constante et presque exclusive seulement CE QUI DOIT ÊTRE. »

Tout au long de l’Agenda, Satprem se plaindra de cette « forteresse » irréductible qu’il sent en lui : « On a l’impression d’une puissance en soi qui n’écoute rien, sur laquelle on n’a pas prise, qui se moque de tout, qui est simplement orientée dans le sens destructeur… » Patiemment, inlassablement, Mère ramenait devant lui la conscience droite : « Ça ne peut pas sortir du monde. Il faut que ce soit à l’endroit où ce sera FORCEMENT transformé, nécessairement transformé… Si nous pouvions être comme un phare du Divin qui brillerait constamment et que rien ne pouvait voiler — c’est le seul moyen… C’est l’extrême divin qui pourra transformer l’extrême obscur. » (17/3/1971) « Il faut le rejeter de la nature. N’est-ce pas, c’est quelque chose qui doit de vie en vie se transformer — il faut que ce soit en dehors de ta personnalité. C’est ce qui, dans le passé, doit disparaître, et qui s’accroche désespérément. » (2/6/71) « J’avais vu ça, je l’ai vu ; j’ai essayé de l’enlever, je n’ai pas réussi. » (9/6/71)

Cette forteresse rebelle, cette « puissance en soi qui n’écoute rien » vaut la peine que l’on s’y arrête quelque peu, car c’est peut-être elle qui constitue l’un des plus grands attraits du caractère de Satprem dans sa relation au monde et aux autres. Par son talent avec les mots et la langue française, il a réussi le tour de passe-passe de transformer une tendance lourde et nuisible de son caractère en un objet de fascination et de séduction. Même en dehors du petit cercle de fidèles dont je faisais partie, on ne compte plus les louanges et les témoignages d’admiration qu’il a reçus sur le mode : « Satprem l’Admirable Rebelle», « Satprem et la Poésie de la Dissidence » etc. Et il n’est que de se rappeler comment lui-même a nommé un récent recueil de lettres — Lettres d’un insoumis — pour voir à quel point il se prêtait et continue de se prêter au jeu. Un jeu qui est avant tout une inépuisable source de fascination pour autrui, mais qui reste tout de même assez incompatible avec ce que tentait de lui dire Mère dans cette conversation de 1971. Le cabotinage n’est pas loin.

Ce mouvement de va-et-vient de la conscience entre les deux pôles tragiques du « Rebelle irréductible » et de « l’Amant du Divin » a sans aucun doute été une cause de grande difficulté intérieure au cours de ces années — une sorte de déchirement entre deux positions irréconciliables : « Ma seule force est de ne pas me révolter, ma seule force est de croire en la Grâce envers et contre tout. Je crois que j’ai trop de chagrin dans mon cœur pour me révolter contre qui que ce soit. Il me semble que j’ai une sorte de grande pitié pour le monde. » (10/7/59) Et c’est de cette contradiction fondamentale dont Mère a tenté pendant plus de dix ans de le faire sortir : «… quelquefois il faut un grand courage, quelquefois il faut une grande endurance, quelquefois il suffit d’un… amour véritable, quelquefois, oh ! s’il y a la foi, une chose, une toute petite chose suffit, et… tout peut être balayé. Je l’ai fait souvent ; il y a des fois où j’ai échoué… Mais parce que c’est un karma, il faut, il faut FAIRE quelque chose soi-même. Le karma, c’est la construction de l’ego ; il FAUT que l’ego fasse quelque chose, on ne peut pas tout faire pour lui… ce que j’ai vu pour toi, c’était cela, que la cristallisation de ce karma, cela s’est produit dans une vie de l’Inde où tu as été mis en présence de la possibilité de la libération et… » (22/11/58)

La tragédie du suicide de Patrice ainsi que certains évènements récents du même ordre laissent à penser que « l’Amant » n’a toujours pas pris le pas sur le « Rebelle ».

Mais ce jeu l’a aussi beaucoup servi dans ses rapports avec les autres, car il n’y a rien de plus fascinant pour la conscience humaine actuelle que les contradictions et les déchirements. N’est-ce pas Jean Anouilh qui disait : « C’est reposant la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir… et qu’on n’a plus qu’à crier — à gueuler à pleine voix ce qu’on n’avait jamais dit. » La rébellion est un fonds de commerce comme un autre, sans lequel on est condamné à l’anonymat et à l’effort intérieur solitaire. Mais en fin de compte, même l’exemplarité du Rebelle s’épuise et tombe en désuétude devant la nécessité absolue pour chacun d’être « Autre Chose» dans un monde où tout est pareil et tout se ressemble. Et les vieux dinosaures eux-mêmes s’épuisent à donner leurs coups de gueule dans un monde qui n’est déjà plus le leur.

Il est bien possible que ce sens du tragique ait été aussi un puissant ferment de création dans la vie de Satprem. L’impossibilité même d’avancer créé souvent les moyens de vaincre l’obstacle. C’est le sens du yoga. Mais une limite périlleuse est franchie lorsqu’une recherche systématique des circonstances tragiques — ou même carrément leur invention pure et simple en imagination — veut substituer au déroulement de notre destinée divine nos obscures velléités d’un moment. La terrible phrase d’Antonin Artaud (« La tragédie sur scène n’est pas assez, je veux l’amener dans ma vie. ») fait mesurer les sinistres extrémités auxquels peut parfois se livrer l’esprit humain. Et la même note est perceptible dans : « L’ivresse, c’est le dérèglement de tous les sens » d’Arthur Rimbaud.

Je ne prétends pas ici apporter des explications ou des réponses définitives sur les rouages intimes du caractère de Satprem. J’essaye simplement de dire ce que j’ai ressenti moi-même à son contact et comment je le vois aujourd’hui. Seul le Divin peut comprendre la vraie raison de cette bipolarisation en lui, la nécessité de cette double attraction pour la Lumière d’une part et l’absolue négation de l’autre — et pourquoi, encore aujourd’hui, sa vie chevauche-t-elle éperdument ces deux frères ennemis. Il y a là un mystère que Mère comprendrait sans doute, mais dont Elle n’est pas parvenue à le guérir. « C’est peut-être une habitude de révolte intérieure — tu n’es pas un révolté de nature ? » demandait-elle en 1963.

Je voudrais clore ce sujet par une citation de Sri Aurobindo : « The work I have to do for myself or for the world or for you or others can only be achieved if I have love for all and faith for all and go firmly on till it is done. » [Le travail que j’ai à faire pour moi-même ou pour le monde ou pour vous ou d’autres ne peut s’accomplir que si j’ai de l’amour pour tout et la foi en tout, et que je continue sans relâche jusqu’à ce qu’il soit accompli.] C’est moi qui souligne en italiques. Cette petite phrase de Sri Aurobindo, qui passe presque inaperçue au sein de lettres datant de 1934 à son disciple Dilip Kumar Roy, met en lumière l’abîme de conscience entre lui et Satprem.

Voilà un homme (Satprem) qui a passé le plus clair de sa vie au contact de la pensée de Sri Aurobindo ; il lui a consacré des livres, des milliers de mots pour explorer, identifier, expliquer, louer une œuvre, une façon d’amener au monde une autre conscience, les semences d’un autre Avenir ; pendant presque vingt ans au contact bihebdomadaire de Mère, comme confident de son Agenda, il a baigné dans ce Positif absolu qu’Elle amenait dans les 30 m² de sa chambre ; il a vu tous ses combats pour rétablir la Vibration droite partout, dans tout — et pourtant à aucun moment de tous ces mots, à aucune seconde de cette vie absorbée, concentrée et consacrée à un unique objet, on ne sent le simple « amour de tout et la foi en tout » de Sri Aurobindo. La note dominante, c’est sempiternellement : « La révolte de la terre » et « La tragédie de la terre ».

C’est la tragédie de Satprem.

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