Ma propre petite tragédie n’allait pas tarder à éclater — comme une conséquence de mon aveuglement. Non seulement je ne voyais pas les contradictions qui me crevaient les yeux, mais j’étais pleinement sous l’emprise de la force de séduction qui émanait d’elles. L’attitude bipolaire de Satprem était infiniment plus attrayante pour l’enfant que j’étais que la difficile adhésion à un Positif Absolu qui brillerait sans ombre aucune… Mère était la référence absolue et indubitable mais le chemin pour l’atteindre devait passer par toutes les chicanes des méandres satprémiens. Avec une obstination bornée et puérile, je me détournais moi-même de la ligne droite et directe au profit d’un pis-aller, d’un séduisant à-peu-près qui possédait tous les attraits, toutes les lettres de créances nécessaires mais qui, en fait, faisait rempart entre moi et la pleine Lumière en me permettant de reporter à demain mon propre face-à-face avec « ça ».

Au fond, c’est peut-être là que réside la plus grande difficulté liée au commerce avec une personnalité telle que Satprem. Cela nous prive du seul espoir que nous avons de nous confronter directement avec nous-mêmes, nus et purs dans le vent du Divin. L’attirance même que nous ressentons pour ce « Grand Frère en avant » est synonyme de détournement. L’espoir que nous mettons en lui est la corruption de notre propre espoir. Par lâcheté ou paresse, nous nous déchargeons sur un autre de la besogne que nous seuls pouvons accomplir, et qui passe par un nécessaire et solitaire face-à-face avec le Divin.

De fait, j’ai pu constater que la relation avec Satprem n’est anodine pour personne. Elle n’est pas de celles que l’on met dans sa poche comme un beau caillou et que l’on sort de temps en temps pour le contempler et le sentir dans sa main. Une fois le premier contact établi (qui peut même être un contact à distance, à travers les mots d’un livre), une fois que la « magie » s’installe et qu’un certain courant passe, c’est comme si un petit être indépendant commençait sa vie propre en vous — et cette vie prend souvent le caractère de l’obsession. Je connais des êtres qui ont fait le voyage des Nilgiri, sans invitation, dans le seul but d’entrevoir Satprem au détour d’un chemin ; d’autres ont longuement quémandé un signe de lui, un regard, une lettre, un mot d’assentiment ou de reconnaissance. Aujourd’hui encore, je sais que beaucoup vivent jour après jour l’enfer de la contradiction « pour-ou-contre Satprem » ; ils sont éperdument à mettre sur les plateaux de leur balance intérieure les qualités et les défauts d’une personnalité qui ne cesse de leur échapper — au lieu de faire la seule chose sensée qui serait d’envoyer balader une fois pour toutes toutes les « personnalités », aussi envoûtantes soient-elles, et d’établir (ou de rétablir) sa propre ligne de communication directe avec « ça » qui est en dehors de toutes les personnalités et de toutes les contradictions.

Mais je serais le dernier à jeter la pierre. J’ai moi-même trop tourné dans la cage aux illusions pour blâmer quiconque de faire ou d’avoir fait la même chose. Simplement, il ne faudrait pas qu’une expérience temporaire, et peut-être nécessaire pour un temps, devienne un mode de vie à jamais incrusté — une prison. Encore une fois, tout le monde n’a pas eu ma chance et la mort de Patrice (entre autre) est là pour nous rappeler que l’on ne peut impunément minimiser ou dénier le pouvoir de certaines forces.

* * *

Vers la fin de l’année 1979, alors que nous nous promenions parmi les belles lignes vertes et rectilignes des champs de thé, Satprem se tourna vers moi et commença à parler de la nécessité de publier l’Agenda en langue anglaise et surtout de le répandre aux Etats-Unis. A cette seconde, je sentis en moi le même mouvement qui m’avait porté vers lui quelques années plus tôt. Je sus instantanément que je devais me proposer sur le champ pour cette « mission », relever ce nouveau défi, comme si ce faisant j’irais vers une nouvelle étape dans l’aventure avec moi-même — et j’avais parfaitement raison, bien que je ne susse pas ce qui m’attendait…

Après avoir reçu son chaleureux accord, je me sentais investi par lui de cette nouvelle responsabilité en parfaite continuité avec tout ce que je vivais depuis quelques années déjà — c’est-à-dire au-dessus des préférences et des appréhensions personnelles, au-dessus de « moi », le cœur léger. Des années plus tard, après que le charme fût rompu entre nous, il me fit d’amères reproches quand je tentais de dire qu’« il » m’avait envoyé en Amérique, m’accusant de ne pas faire face à mes responsabilité et à ce qui avait clairement été une décision émanant de moi seul. Mais c’était le temps de la mésentente où les compréhensions intérieures et les rêves sont remplacés par des inventaires comptables.

Toujours est-il qu’il fut très rapidement décidé que je m’embarquerais aussitôt que possible pour New York dans le but de trouver un éditeur américain pour les treize volumes de l’Agenda, dont le premier volume était déjà traduit en anglais. Je quittais les Nilgiri par un jour d’orage, les routes noyées sous les eaux, laissant sans le savoir derrière moi une partie de moi-même — mi-rêve mi-inconscience — que je ne retrouverais plus jamais.

Arrivé à New York en janvier 1980, j’y retrouvais mon ami américain Roger, qui avait longuement travaillé aux traductions anglaises des livres de Satprem, et ensemble nous commençâmes d’arpenter les avenues glaciales de New York à la recherche du futur éditeur de L’Agenda. Hélas, tous les éditeurs visités paniquaient à l’idée de publier plus de 6000 pages d’un auteur quasiment inconnu sur un sujet — la transformation physique — si incommensurable. Et puis cette année-là, l’Inde avait passé de mode — tant pis pour nous ! L’évidence s’imposait: personne en Amérique n’était prêt à courir une telle aventure ni à prendre de tels risques financiers. Pour que l’Agenda voie le jour sur le sol américain, il fallait donc que nous le publiions nous-mêmes, par nos propres moyens et avec nos propres ressources.

Dans cette grande ville à l’énergie si fantastique, l’homme se sent comme un minuscule point au sein d’une activité créatrice qui ne s’arrête ni la nuit ni le jour. Ce n’est pas le rythme de l’évidence intérieure de l’Inde ni l’intimité complice et naturelle de la dimension européenne. Je me sentais complètement dépassé et fort impressionné par l’ampleur de la tâche qui m’échoyait sans crier gare. Mais une grâce devait veiller car, miraculeusement, l’horizon s’ouvrit dans un sourire. Et ce sourire, c’était Susie.

Résidente de New York, amie de longue date d’amis français de Satprem, elle semblait avoir toujours été là, de l’autre côté de l’océan, peut-être en attente de quelque chose… Elle comprit très vite l’enjeu et l’espèce de défi qu’il y avait à diffuser cet Agenda dans ce « Nouveau Monde », si ouvert aux expériences nouvelles, mais aussi si férocement matérialiste. Et c’est grâce à sa détermination et à l’aide matérielle de sa famille que le vrai travail put commencer, que les premiers volumes de l’Agenda purent voir le jour en Amérique. Nous nous mariâmes au New York City Hall et décidâmes d’aller nous installer à Long Island, à bonne distance de la pile atomique que représente Manhattan !

C’est ainsi que, au beau milieu des champs de pommes de terre de Long Island, à quelques encablures de l’océan, l’Agenda de Mère en anglais naquit et prit son essor. Le garage de notre maison ne suffisait plus à contenir les boîtes de livres qui s’amoncelaient et débordaient jusque dans la cave. Nous étions devenus officiellement The Institute for Evolutionary Research, une Not-for-profit Corporation, dûment enregistrée dans l’Etat de New York et qui fonctionnait comme Small Press Publisher, pratique courante aux Etats-Unis qui permet à une foule d’auteurs au départ inconnus de diffuser et de vendre leurs œuvres grâce à tout un réseau de distribution parallèle.

Un unique ordinateur (l’un des tout premiers PC) nous tenait lieu de système de comptabilité, de gestionnaire des clients et des envois de livres. Nous faisions tout nous-mêmes, depuis le traitement des manuscrits, qui partaient ensuite à l’imprimeur, jusqu’à la distribution aux librairies et les expéditions aux particuliers. J’étais surtout occupé à la traduction en langue anglaise — qui n’était pas ma langue natale ! Alors que l’Agenda était la plupart du temps traduit en Inde, par d’autres volontaires sous la direction de Satprem, j’avais pris en charge la traduction de ses propres livres, car leur publication aux côtés de l’Agenda me semblait être la meilleure introduction possible aux propos de Mère.

Entre 1980 et 1992, c’est ainsi dix volumes de l’Agenda et huit titres de Satprem qui passeront très littéralement entre nos mains, depuis leur conception mot à mot, jusqu’à tous ces paquets de livres dont Susie chargeait régulièrement notre voiture pour les livrer au petit bureau de poste du village voisin, d’où ils partaient aux quatre coins de l’Amérique et même à l’étranger… On n’imagine pas ce que peut représenter quelques 50.000 volumes empilés dans des espaces de fortune, sans main-d’œuvre ou appareil de levage pour les manipuler, et les acrobaties pour garnir les boîtes, les étiqueter, les scotcher… Fallait-il que le rêve nous tienne bien à la peau pour nous prêter à telle gymnastique jour après jour pendant des années !

Suite: Le marteau pilon