Bien entendu, nous avions battu le rappel de tous les disciples de Mère et Sri Aurobindo aux Etats-Unis et beaucoup nous offraient une aide précieuse, pour la préparation des manuscrits, par exemple, ou en facilitant la distribution des livres dans leur région. Pourtant, nous restions étrangement en marge des autres, comme si une règle non écrite nous forçait à l’isolement, à la différence. Je sais aujourd’hui que ce sentiment diffus d’une « différence » entre nous et les autres groupes de disciples était le fruit du même sentiment d’isolement vécu par Satprem en Inde, comme si, encore une fois, sans le savoir, nous endossions ses propres sentiments pour tout ce qui, de près ou de loin, était connecté à l’Ashram de Pondichéry.

Toute sa vie l’avait placé à l’écart des autres, depuis les fuites en forêt amazonienne ou dans l’Himalaya, jusqu’à l’Ashram, au sein duquel il n’avait jamais pu se lier d’amitié avec quiconque, à part Sujata, qui deviendra sa compagne. En Mère, il avait trouvé la Révolte universelle et avait, pour un temps, assagi sa propre révolte à l’ombre de la sienne. Mais la révolte de Mère embrassait sans aucune contradiction « l’amour de tout et la foi en tout », alors que celle de Satprem se retournait indéfiniment sur elle-même. C’est cet obstacle infranchissable, dont Mère avait vainement essayé de le guérir (comme il a déjà été fait mention plus haut), qui a immédiatement resurgi en lui après le départ de Mère, et qui a fini par avoir raison de ses meilleures intentions.

Les circonstances du départ de Mère ainsi que son expulsion de l’Ashram (auquel il prétendit n’attacher aucune importance) étaient venues enfoncer un dernier clou et une dernière justification dans le bois dur de ses certitudes de rejet. Et c’est évidemment ce sentiment intérieur d’isolement qui l’avait conduit à créer autour de lui ce petit groupe de « frères », pour tenter de combler son isolement et de repousser les murs de l’enfermement et de la solitude. Et puis il y avait ce merveilleux instrument de l’Agenda et une Haute Mission à accomplir, à la lumière de laquelle il pourrait dissimuler ses propres incertitudes et ses propres défaillances. « La vérité est toujours schismatique, » me disait-il un jour, comme pour se rassurer lui-même.

Ainsi donc, comme un seul homme, le petit groupe de « frères » emboîtait le pas du « schisme Satpremien » et courait la campagne d’une délectable paranoïa envers tout ce qui était en dehors du cercle magique. Il n’y avait vraiment qu’un plancher sûr après celui des vaches, et c’était celui de la fraternité énoncée par Satprem ; le reste du monde était suspect et miné. Les jihadistes n’ont rien inventé. Peut-être y avait-il là aussi un moyen de « resserrer » le groupe autour de sa personne afin de maintenir une force de cohésion et d’empêcher une dilution dans l’environnement mièvre de habitudes spirituelles : on se sent d’autant plus fort et uni que tout à l’extérieur semble hostile et porteur de menaces. Mes propres problèmes avec Satprem verront d’ailleurs leur apogée lorsqu’une vraie sympathie pour l’Amérique commença de poindre en moi et que je me mêlais sans retenue aux Américains « ordinaires », et en particulier aux disciples de Sri Aurobindo. Bien que ce mouvement d’expansion et d’empathie me semble aller de soi lorsqu’on se réfère sans cesse à l’universalité de Sri Aurobindo pour fonder sa vie, il était probablement perçu par Satprem comme une première trahison à son dogme privé du retranchement.

Pour un temps, notre maison de Long Island abrita aussi la malheureuse Keya, que Satprem avait envoyée depuis les Nilgiri pour aider à la préparation des manuscrits en anglais. Elle avait, à elle seule, tapé et mis en page avec une dextérité et une précision époustouflantes les 6000 pages de l’Agenda pour l’impression en français. Arrachée à sa routine auprès de Satprem, elle ne parvint jamais à s’habituer à cette nouvelle vie américaine et commença de sombrer dans la dépression. Mais emportés dans l’élan de notre activité quotidienne, nous ne sûmes pas voir ses signes de détresse, et quand nous nous aperçûmes de son véritable état, il était déjà trop tard. Rapatriée d’urgence en Inde, définitivement coupée de Satprem, elle vivra quelques années à Auroville, puis refusera de s’alimenter et s’éteindra en juin 1995, à l’âge de cinquante et un ans.
Il y avait là un premier signe et un premier coup de glas, mais nous étions tous si occupés à des tâches autrement plus importantes qu’il ne pouvait être question de s’arrêter à Keya. Il était plus facile de lui attacher l’étiquette : « Trop Entichée de Satprem » et de reléguer son cas avec ces gens qui n’ont pas les pieds sur terre et prennent leurs rêves pour la réalité. Bien entendu, nous étions TOUS dans ce même bateau de l’illusion, mais nous ne le savions pas encore. Keya était simplement le premier drame intérieur d’une longue liste.

Fin 1981, les treize volumes de l’Agenda en français étaient publiés et disponibles en librairie. En moins de quatre années, dans une sorte de course contre la montre, Saprem avait révisé et préparé quelques 6000 pages de manuscrit. Dans le treizième volume notamment, il avait longuement expliqué les circonstances du départ de Mère tel qu’il l’avait vécu, mentionnant en particulier l’usage que, durant les derniers jour de sa vie, les « gardiens » de Mère avait fait sur elle d’un puissant sédatif, un neuroleptique utilisé pour « gérer » les accès d’humeur des patients psychiatriques. C’est avec un soulagement évident que Satprem voyait ainsi sa mission et sa promesse intérieure accomplies. Mais en même temps se dressait le mur d’une pressante question : quoi faire maintenant ? A quoi occuper les vingt-quatre heures d’une journée lorsque la tension qui vous a fait vivre depuis si longtemps a disparu ? Les traductions de l’Agenda en d’autres langues, dont certaines étaient déjà en chantier, allaient suivre leur cours presque automatiquement et prendraient plusieurs années pour se réaliser. Mais il fallait maintenant trouver une autre activité, un autre but immédiat.

La difficulté à laquelle il était confronté était en fait celle de se retrouver seul face-à-face avec lui-même. Mère n’était plus là pour indiquer le chemin, ni physiquement par une indication tangible, ni même par delà la tombe par l’évidence d’une action qui s’impose, comme avait pu l’être la publication de l’Agenda. Il fallait maintenant inventer un avenir tout neuf, mais qui soit tout de même en cohérence avec le chemin jalonné par Mère.

Une première indication lui vint par une « vision » qu’il eut d’une « île idéale », suffisamment à l’abri du monde extérieur, sur laquelle un tout petit groupe d’êtres humains tenteraient de concentrer l’intensité de leur aspiration afin de marcher peut-être plus concrètement sur les pas de Mère — une sorte de petit noyau de l’évolution. En février 1982, Satprem et Sujata quittèrent donc ensemble l’Inde pour une grande tournée dans le Pacifique à la recherche de « l’île de Mère ». Plus d’un mois plus tard, épuisés, déçus et passablement amers, ils devaient se rendre à l’évidence : il n’existait nulle part d’île qui puisse convenir à un tel projet, aucune île où faire de l’évolution accélérée — comme l’avait d’ailleurs peut-être conclu Sri Aurobindo, soixante-dix ans plus tôt, en choisissant de s’installer à Pondichéry, au milieu du monde, et en refusant à plusieurs reprises d’en bouger.

La tentative suivante peut, à la réflexion, paraître quelque peu étrange également. Il s’agissait de retrouver un mantra qu’il avait connu, bien des années auparavant, lorsqu’il parcourait les routes de l’Inde en habit de Sannyasin, et qui lui avait semblé, à l’époque, posséder des propriétés capables de pénétrer dans le corps et d’entamer la carapace de nos habitudes corporelles. Il espérait ainsi pouvoir rejoindre l’expérience corporelle de Mère. Il se mit alors en quête du mantra qu’il finit par retrouver dans l’Himalaya. Mais là encore, il dû se rendre à l’évidence : ce mantra retrouvé le mettait en contact avec tout un monde de la tradition occulte de l’Inde qui n’avait rien à voir avec l’expérience de Mère et son procédé de descente dans le corps. Il est curieux de voir Satprem tenter d’emprunter ces deux directions, si étrangères au chemin de Mère, lui qui plus que quiconque avait suivi, étudié, décrit tous les pas de Mère dans sa Trilogie puis dans l’Agenda. Toujours est-il qu’il était à nouveau au point zéro, à nouveau dans l’Inde, à nouveau seul face-à-face avec lui-même.

Et c’est à ce tournant qu’un certain processus a commencé en lui qui l’a rendu si radicalement autre, si étranger à ce qu’il était auparavant, que tout a explosé autour de lui — et continue d’exploser.

Il n’est pas facile de décrire ce processus, et même certainement impossible. Pourtant, je crois bien que c’est à moi qu’il a écrit les premières lettres qui tentaient de décrire ce qu’il vivait. J’avoue que j’étais très touché de lire ces lettres. Elles décrivaient cette nouvelle concentration plus intense qui s’emparait de son corps, cette nouvelle force beaucoup plus pesante qui descendait en lui (le « marteau-pilon »), puis cette espèce d’ascension du corps vers un « là haut » comme un soleil bleu où tout s’arrêtait dans une Evidence pleine. Et c’était « Ça ».

Jour après jour, il se plongeait dans cette expérience. Et bientôt il commença de nommer cette force la force Supramentale, selon la terminologie de Sri Aurobindo. Il était évident que, peu à peu, il entrait dans une autre conscience, une autre façon d’appréhender et de voir le monde.

Pour ma part, ayant lu les rares propos que Sri Aurobindo avait laissé sur le fonctionnement du Supramental, je n’arrivais pas vraiment à « cadrer » ce qu’il en disait dans des lettres à certains disciples avec les descriptions de Satprem, qui, elles, prenaient toujours le parti de la Force, du « marteau pilon », alors que Sri Aurobindo en parlait plutôt comme d’un Pouvoir de Vérité qui n’a plus besoin de lutter, de se confronter à la nature ignorante des choses pour s’imposer, car la constitution même du déterminisme a changé — une réalisation sans effort car les « contraires » ont cessé d’être nécessaires.

Mais, à l’époque, non seulement je ne mettais pas une seconde en doute les conclusions de Satprem quant à la condition dans laquelle il se trouvait, mais j’étais émerveillé à l’idée que cette condition Supramentale puisse se faire jour ainsi, tout simplement et naturellement, dans un autre homme après Sri Aurobindo et Mère. C’était le rêve réalisé, ici, sur deux jambes en chair et en os, le clin d’œil de l’évolution que Sri Aurobindo et Mère avaient tant appelé de leurs vœux et de leur prières. Et puis la conclusion logique de la longue préparation que Satprem avait vécu auprès de Mère, une sorte de justification a posteriori de tout ce qui faisait de lui le candidat idéal et prédestiné de cette Conscience — un parfait dénouement des choses.

Nous voulions tant croire au Miracle dans et à travers Satprem !

Très vite, Satprem a souhaité couper toutes relations avec le monde. Il ne désirait plus recevoir ou répondre aux lettres, écrire de nouveaux livres (il changea d’avis plus tard), et entendait se consacrer exclusivement à explorer ce nouvel état dans lequel il vivait. Depuis l’Amérique, j’étais chargé de canaliser le courrier et de porter à son attention ce qui pouvait sembler important ou indispensable. L’explication fictive de son départ des Nilgiri pour « une destination inconnue » était censée servir de raison à l’arrêt brutal de ses communications avec les membres les plus anciens de notre groupe, qui devait avaler cette pilule assez grossière sans protester et accepter de lui écrire à travers moi. Naturellement, personne ne fut dupe une seule seconde, mais chacun prenait sur soi et jouait le jeu du « secret » par respect pour Satprem et ce qu’il représentait. Je jouais l’imbécile heureux en me pliant comme tout le monde à la « cause supérieure ». Satprem lui-même ne devait pas ignorer l’embarras dans lequel il mettait les uns et les autres, mais semblait s’en soucier comme d’une guigne, sa nouvelle expérience prenant le pas sur tout.

Il est impossible de savoir de quelle nature était cette nouvelle force que Satprem sentait en lui et qui transformait si manifestement son être et sa vie. Mais on peut s’interroger sur les conséquences concrètes et visibles de l’irruption de cette force en lui. Plus ça allait, et plus il semblait saisi d’impatience, presque d’intransigeance et d’irritation à l’égard de tout ce qui n’était pas ce qu’il vivait lui-même (c’est-à-dire pratiquement le monde entier !) Cette impatience grandissante l’éloignait de nous plutôt qu’elle l’en rapprochait. Il semblait avoir beaucoup de mal à contenir cette nouvelle vie et d’accepter en même temps un minimum de confrontation avec la vie d’ici-bas, ses imperfections, ses faux-pas, ses insatisfactions innées. En très peu de temps, il était devenu un glaive parfait (et très coupant !) dans un monde imparfait ; il avait troqué ses anciennes hésitations humaines pour une foi ardente, intolérante de l’humanité que nous étions encore. Alors que, jusqu’au dernier moment, les bras de Mère étaient restés accueillants à l’humanité autour d’elle, ceux de Satprem, dans une exaspération grandissante, semblaient se refermer exclusivement sur son expérience et sur lui-même.

Le « marteau pilon » n’allait-il pas faire exploser la marmite ?

Pourtant, rien de tout cela ne remettait le moins du monde en question ma foi en Satprem et en l’espoir qu’il avait fait naître — en fait, jusqu’à la dernière minute, en 1993, je continuerai de le porter dans mon cœur, et c’est lui-même et personne d’autre qui parvint finalement à me convaincre de la teneur de l’illusion dans laquelle j’avais vécu toutes ces années.

Mais à l’époque, un autre détail m’avait surpris. Il s’agissait du « Quatorzième Agenda ». Satprem avait fait le projet de rassembler toute sa correspondance personnelle d’avant la publication de l’Agenda (du temps où il expliquait à certaines personnes susceptibles de l’aider la valeur et le sens de ce mystérieux Agenda encore inconnu) en un ou plusieurs volumes, qui constitueraient une continuation de l’Agenda proprement dit : Agenda 14, Agenda 15, etc. J’avoue avoir été choqué, dans mon for intérieur, qu’il puisse mettre sur le même plan les propos de Mère — surtout l’Agenda 13, qui n’est qu’une longue supplique haletante vers la Lumière — avec son propre combat (si vaillant fût-il) pour publier l’Agenda. Mais il changea plus tard d’avis, car ces lettres sont aujourd’hui publiées sous un autre titre.

C’est aussi vers cette époque que j’ai fait un rêve bien étonnant et surtout très inattendu.

C’était la nuit et des convives étaient réunis autour d’une longue table. Au milieu, majestueux mais très naturel, était assis Sri Aurobindo. Mère était à sa droite, souriante, et Satprem à sa gauche. Plusieurs autres personnes, que je n’ai pas reconnues, occupaient d’autres sièges autour de la table. J’étais là aussi, vers le bout de la table, observant avidement ce qui se passait au centre, vers Sri Aurobindo. Au milieu de la table, juste devant Sri Aurobindo, trônait un grand plat creux rempli d’un énorme morceau de viande rouge, genre rumsteck. Cette viande, à peine cuite, baignait même dans son sang, selon le mode de cuisson pratiqué en Europe pour la viande très tendre et de qualité. Et à mon énorme surprise, je voyais Satprem pointer du doigt la viande et inviter Sri Aurobindo à la goûter. Il a dû s’y reprendre à plusieurs fois, en insistant, car Sri Aurobindo ne semblait pas très décidé à accepter l’invitation. Mais l’insistance de Satprem finit par payer car Sri Aurobindo fit un geste et prit un petit morceau de cette viande saignante.

Lorsque je racontais ce rêve à Satprem, il ne parut pas s’en étonner outre mesure. Mais que tentait-il de faire accepter à Sri Aurobindo à travers cette viande saignante ? Ses habitudes occidentales d’analyse intellectuelle des processus de vie ? Le caractère révolté et insurrectionnel de sa personnalité ? Ou bien autre chose ?

Suite: Le malaise