Pour moi aussi, le destin avançait irrémédiablement, et j’allais sous peu rentrer dans la vraie réalité de ma situation. Fin 1983, avec Susie nous avions décidé de nous installer plus au sud, en Virginie, en partie pour échapper à la démographie galopante de la région new-yorkaise. Une grande ferme un peu délabrée au milieu des collines verdoyantes aux environs de Charlottesville nous abriterait désormais, avec nos 50.000 livres… Ce nouveau lieu convenait beaucoup mieux à nos activités de traduction et de publication et c’est de là, qu’au cours des huit années suivantes, la plupart des volumes de l’Agenda et des livres de Satprem en anglais verront le jour. Nous faisions parfois de courtes visites en Inde, qui étaient l’occasion de retrouver Satprem chez lui et de nous ressourcer. Nous étions par ailleurs en contact épistolaire fréquent, et bien souvent les télégrammes devaient suppléer au manque de communications modernes avec l’Inde. J’étais aussi très souvent au téléphone avec mon amie Micheline, qui s’occupait à Paris de coordonner les activités de l’Institut français.

Tout semblait donc s’organiser sous les plus heureux présages. Un petit groupe plus motivé et uni que jamais autour de tâches matérielles sous-tendues par une idéologie spirituelle qui avait fait ses preuves : Satprem, là-bas, bien conforme et fidèle à l’image que nous en avions, que notre superstition enfantine modelait en faisant la part belle au mystère vaguement redoutable qui entourait sa nouvelle condition de « Pionnier du Nouveau Monde ». Etait-ce nous qui avions créé cette image ou lui ? Obéissait-il sans le savoir à ce que nous attendions de lui ? Ces questions resteront à jamais sans réponse, mais ce qui est sûr, c’est que cette image n’a pas su ou pu résister au test de la réalité et du temps. Du petit groupe de fidèles de l’époque, il ne reste aujourd’hui personne, pas une seule âme qui puisse témoigner de la pérennité et de la substantialité d’une expérience qui devait être garante de l’avenir. Certains, comme moi, ont été écartés sous un prétexte ou un autre, d’autres sont morts avant l’âge — Keya, Micheline, Patrice — d’autres encore se sont détournés sans mots mais avec le cœur noué d’amertume.

J’ai donc été le premier d’une longue liste à vivre avec le noeud glacé de la désillusion au coeur. Ce froid glacial a duré des années, sans dire son nom, alors même que tout semblait normal et affable à la surface. C’est la longue épreuve où l’on sent tout mais où l’on ne sait rien encore — où l’intérieur n’a pas encore rejoint l’extérieur pour en faire un tout compréhensible.

Cette drôle de période a dû commencer vers le milieu des années 80, peut-être à l’occasion de l’écriture et de la publication de « notre » livre. Lors d’une de mes visites chez lui, Satprem m’avait en effet suggéré de l’enregistrer en train de parler de sa nouvelle expérience corporelle. Nous étions donc sortis nous promener à pied et là, au milieu des grands arbres du Shola, j’avais déclenché le magnétophone…

De retour aux Etats-Unis, toujours à la suggestion de Satprem, j’avais alors écrit une introduction à cette conversation afin de replacer ses propos dans le contexte du yoga de Sri Aurobindo et du chemin de Mère. Le texte final, y compris l’interview de Satprem, fut plus tard publié à Paris par Robert Laffont sous le titre « La vie sans mort ».

A mon immense surprise, l’écriture de ce livre s’était faite comme par enchantement. Moi qui n’avais jamais tenu une plume de ma vie, je voyais les mots se former sur le papier sans effort et surtout sans pensée préalable. Les phrases semblaient s’enchaîner automatiquement et je découvrais le sens et le développement des idées au fur et à mesure qu’elles apparaissaient sur la page. Le seul « effort » de ma part était de maintenir un état de paix et de réceptivité intérieur.

Pour plus de sûreté, Satprem avait décidé de relire mon texte avant de donner son accord final et de l’envoyer à l’éditeur. Et c’est à cette occasion que j’ai senti la première déchirure entre nous. Le livre se terminait par ces simples mots : « à suivre… ». Bien entendu, l’optique dans laquelle je me plaçais était celle de la continuité de cette merveilleuse expérience corporelle que Satprem vivait et qui semblait comme annuler la mort ou la rendre inutile. Dans mon esprit, une fois déclenchée, cet état ne pouvait que s’affirmer, s’amplifier, prendre la place de la vieille vie terrestre et faire table rase de toutes nos habitudes mortelles. Or, étrangement, Satprem prit mon « à suivre » comme une revendication pour d’autres entretiens, une affirmation de ma part que d’autres « interviews » auraient lieu pour donner une suite au livre. Alors que je voyais le sublime (et tentais de le dire), il ne voyait que le ridicule et le calcul personnel. On n’aurait pas pu être sur deux planètes plus différentes ! Pour bien mettre les points sur les i, il m’envoya même un petit mot sec pour me confirmer que je ne devais plus compter obtenir d’autres entretiens avec lui.

Quelle mouche l’avait piqué ? Qu’avait-il perçu en moi que je ne percevais pas moi-même ? Je n’avais ni demandé d’enregistrer ses paroles ni d’écrire ce livre. Et pourtant, en un instant je me trouvais clairement ravalé au rôle d’intrigant. Un tour de vis de plus et je sortirais imposteur… Drôle de mécanique quand même. Nous sommes peut-être là au cœur du problème.

Si j’avais eu le courage et surtout plus de confiance en moi, j’aurais sur le champ tiré ma révérence et salué la compagnie. Mais — et c’est là que le sortilège fonctionne admirablement (Patrice, m’entends-tu ?) — non seulement je me suis mièvrement et piteusement aplati devant ces insinuations dont j’étais la cible, mais j’ai commencé l’acrobatie qui consiste à s’accuser soi-même de fautes que l’on ne peut pas avoir commises. J’ai utilisé mes plus belles connaissances yoguiques pour tenter de trouver dans mon ego la cause de tous ces troubles. Et comme l’ego est évanescent et insaisissable, je n’ai évidemment rien trouvé. Mais, bien entendu, il ne me serait jamais venu à l’esprit de chercher la cause dans Satprem. Lui était à jamais hors cause, hors du champ terrestre, et remettre en question le sublime en lui était un acte tout bonnement impensable — presque une hérésie.

Voilà, la « mécanique » s’était mise en marche et ne s’arrêterait plus. Quoi qu’il arrive, il faudrait aller au bout du développement dramatique — il fallait un drame pour conclure et mettre un point final à ce qui avait commencé sous des dehors si anodins. Il y avait là un processus, une « logique » absolue, dévorante, qui ne s’apaiserait qu’avec son pesant d’innocence fraîche.

Alors qu’il aurait pu facilement oblitérer d’un mot ou d’un geste cette interprétation grossière et abusive qu’il avait eue à mon égard, il choisit de ne rien en faire et de maintenir en lui cette tête d’épingle de suspicion et d’ombrage. Avec une logique implacable, le temps se chargea ensuite d’accumuler d’autres causes matérielles de malentendus, qui allaient venir grossir cette tête d’épingle en un volcan irrésistible. J’allais vivre plusieurs années avec cette sensation diffuse d’un malaise ou d’un mal mystérieux qui s’accumulait, mais sans jamais pouvoir le saisir exactement ni y mettre un terme. Mes quelques tentatives maladroites pour « mettre les cartes sur la table » ou provoquer une explication sur le fond avec Satprem ne trouvèrent en face qu’admonestations « yoguiques » ou un mur de silence. Il fallait donc se résoudre à vivre avec cette drôle de contradiction entre une activité quotidienne qui allait bon train, et avait toujours ses attraits, et une interrogation muette et grandissante qui refusait de donner son sens.

A n’importe quel moment, Satprem aurait pu, consciemment, mettre fin à ce malaise, à cette ambivalence qui s’installait invisiblement entre nous. N’était-il pas censé être « au-dessus » de ces tourbillons émotionnels, capable de saisir les choses dans un esprit et une lumière plus vastes que ces petites pesanteurs humaines qui nous condamnent sempiternellement à vivre au ras des pâquerettes ? Peut-être ne l’a-t-il pas fait parce qu’il était lui-même pris dans cette « logique dévorante », ou bien tout simplement parce qu’il n’a pas jugé utile ou nécessaire de descendre à ce niveau de conflit humain, lui qui avait maintenant émergé dans une toute autre dimension ? Mais alors si Mère non plus n’était jamais « descendue » au niveau de Satprem, que serait-il advenu de lui ? Et où en serait-il aujourd’hui ? Il y des cas où l’on se doit de renvoyer l’ascenseur, même (et peut-être surtout) si cela apparaît comme une corvée. On retrouve ici la grande difficulté de « l’amour de tout et de la foi en tout ».

Il est cependant nécessaire de s’arrêter encore quelque instants pour bien mesurer la nature de cet état de profonde ambivalence intérieure, de schizophrénie larvée, où une partie de mon être tentait désespérément de sauver les meubles en se raccrochant à n’importe quoi, tandis que l’autre, plus profonde et libre des illusions de surface, savait qu’il n’y a déjà plus de meubles à sauver — que la vérité était là, à me crever les yeux, et qu’il était grand temps de l’accepter et de l’accueillir avec tout le respect et la révérence qui lui étaient dus. Faute de savoir ce qui m’arrivait, cet état — que j’ai déjà appelé plus haut « la cage aux illusions » — a été mon logis pendant des années, et j’en connais donc bien tous les coins et recoins. Le prix du loyer de ce logis est la DOULEUR : la douleur sans nom de ne pas être vrai à soi-même, la douleur de choisir le chemin du paraître plutôt que celui de l’être, la douleur des habitudes et des étourdissements confortables qui seraient censés faire oublier le dénuement des heures creuses.

A l’extrême, cette douleur peut devenir si intense, si insupportable que tous les moyens semblent bons pour y échapper — y compris de mettre fin à une vie qui se confond avec elle. Je pense à Micheline, qui au dire de témoins proches a soudainement été frappée d’une étrange condition qui la faisait tituber et rendait sa voix pâteuse, à soixante ans passés, après avoir donné 20 ans de sa vie à aider Satprem. Je pense à Patrice, dont la douleur couvait sous la cendre, en Inde déjà, et qui a rendu l’âme en appelant Satprem et Sujata au secours. Je pense à Keya, l’une des premières à partir, incomprise et laissée pour compte avec son « obsession infantile ». Je pense à d’autres, aussi, qu’on sent bien, dans l’ombre, aujourd’hui, avec leur poids d’interrogation muette et leur regard qui n’accroche que le vide.

Satprem est-il moralement, humainement responsable de tous ces drames personnels, grands ou petits, que chacun à sa manière s’est efforcé de dissimuler par peur, par honte ou simplement pour « ne pas faire de vagues » ? Il était de loin le plus conscient de nous tous, celui dont les longues années passées près de Mère avait dû préparer à la patience et à la compassion. Et il est vain, ou absurde, de nier les faits, qui sont bien là, probants, comme le sont les cœurs humiliés ou ravagés ici et là. Alors, quelle justice ?

Ceci n’est qu’un point de vue personnel, mais je crois sincèrement que ces péripéties où figure Satprem ne peuvent être interprétées à la seule lumière de la justice humaine. Il me semble que chacun d’entre nous doit être capable de faire face à ses propres responsabilités pour les actions qu’il commet. Et que la liberté qui nous est donnée au départ, bien qu’elle puisse parfois avoir l’apparence de jouer contre nous, doit être acceptée avec tout son lot d’incertitudes concomitantes, car ce n’est qu’à ce seul prix qu’une évolution véritable pourra s’enraciner dans le sol humain.

Suite: Premier tour de vis