Mon histoire s’achève. Il ne reste plus qu’à énoncer la litanie des « malentendus » divers (ou peut-être parfaitement entendus ailleurs, qui sait ?) qui ont émaillé les années à partir de 1985 et renforcé le malaise entre Satprem et moi jusqu’à l’explosion finale en 1993.
Le premier coup de semonce survint lors de ma dernière visite chez Satprem, en 1990. Susie et moi avions été conviés à quelques jours de « repos ». Il y avait une telle masse de rancœurs entre nous, tant de non-dits qui en disaient long, que la sagesse eût été de s’expliquer à cœur ouvert, simplement. Mais ce n’était pas le style de la maison. Au contraire, on était invité à communier dans le silence et à « comprendre » sans mot. Mais la tension était si palpable entre nous — lui muré dans son silence yoguique, moi dans ma peine rentrée — qu’il ne pouvait être question que quiconque fasse un pas vers l’autre. C’est à ce moment qu’il s’est laissé aller à parler d’exorcisme à mon égard, ce qui dans sa bouche signifiait que j’étais irrécupérable et que seul un miracle aurait pu me sauver. Le destin était scellé, il n’y avait pas à en démordre. C’est avec un soulagement partagé que Susie et moi quittâmes les Nilgiri quelques jours plus tard et reprîmes notre avion pour regagner les Etats-Unis.
C’est alors qu’ont commencé les rêves, comme s’il fallait que l’atmosphère des jours s’étende également à la nuit pour, en quelque sorte, compléter le tableau. Dans ces rêves, je me voyais quémander un peu d’amour et d’affection à Satprem. En général, je devais passer par un « comité d’accueil », constitué de jeunes gens qui l’entouraient et le protégeaient, et qui ne se privaient pas de me faire sentir l’abjection de ma condition. Une fois admis en sa présence, les choses se gâtaient franchement car il me signifiait alors d’un geste ou d’un mot que je n’étais toujours pas près pour la « réalisation », que ma rigidité, mon manque de flexibilité intérieure, et surtout mon refus de me donner, faisait obstacle en moi à « l’illumination » que j’appelais de mes vœux.
Ces cauchemars se reproduisaient à intervalles réguliers, d’abord assez espacés, puis de plus en plus rapprochés au cours des mois, jusqu’à finir par envahir toute la vie nocturne — et diurne. Je tentais tant bien que mal de me rassurer et d’évacuer l’atmosphère délétère dont ils empestaient mes journées en me disant que je voyais là un « faux Satprem » — comme Mère, à une certaine époque, avait vu un « faux Sri Aurobindo » — et que c’était là une phase du Yoga à traverser, qu’il fallait être fort, rester calme, etc. etc. Bref, je continuais à me raconter mes histoires yoguiques.
Un peu plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence que la réalité diurne avait rejoint les images entrevues la nuit et, à mon corps toujours défendant, j’ai dû finalement ouvrir les yeux sur la vraie réalité de ma situation et de ma relation avec Satprem. Un traumatisme qui m’a été administré goutte à goutte, pour ne pas faire trop mal, mais en face duquel je n’avais plus d’explications, yoguiques ou autres, et qu’il a fallu affronter avec le seul recours d’une vie qui bat à nu, telle quelle, sans raison et sans lendemain.
Puis vint l’épisode du déménagement qui, je le vois bien aujourd’hui, était avant tout un dernier test d’allégeance. Comme Susie et moi avions peut-être fait allusion à un voisin irascible ou bien au trafic de drogues qui envahissait Washington et sa région, Satprem en profita pour suggérer notre déménagement pur et simple, sous le prétexte que notre environnement était devenu négatif et potentiellement hasardeux.
Cela n’aurait pas pu plus mal tomber : il restait encore plusieurs volumes de l’Agenda à publier, j’étais sans doute au beau milieu d’une traduction, et nos livres partaient presque quotidiennement aux quatre coins des Etats-Unis, mais les « suggestions » de Satprem ne pouvaient pas être ignorées ou balayées, surtout au moment où nos relations étaient si tendues. La solution qui semblait avoir toutes les faveurs de Satprem et de Sujata consistait à quitter les Etats-Unis séance tenante et à nous retirer au Canada, auprès de X, une vague relation épistolaire de Sujata, qui avait un certain talent de clairvoyance et avait décidé d’aller attendre la « fin du monde » sur une côte quasi-désertique du Canada, juste au sud de l’Alaska.
Pour rendre cette étonnante suggestion crédible, Satprem se devait de faire apparaître ce départ comme une nouvelle conquête, alors même que les conditions et le terrain choisis ne s’y prêtaient guère. A cette fin, il présenta X comme une personne « très évoluée, exceptionnellement avancée sur le chemin de Mère ». Mais il n’était pas une seconde question des livres ni du travail que nous avions entrepris aux Etats-Unis, et qui exigeait une continuité. Oubliés les contacts, les amis, les clients, les libraires, à la trappe les « Laboratoires de l’évolution ». Je croyais rêver ! (Ou plutôt, je redescendais sur terre…) Dans l’esprit de Satprem, rien des dix dernières années ne semblait avoir existé ! Ou bien est-ce nous qui n’avions pas vraiment existé? Sans explications, avec un détachement qui ressemblait à s’y méprendre à de l’indifférence, tout le travail accompli était arrêté net et nous devions aller nous parquer — j’allais écrire « en Sibérie », mais c’est une autre histoire… — en Alaska. Je vivais le choc, et l’abîme de la déconvenue, mais pas encore l’analyse : comme dans le cas de mon malheureux « à suivre », je n’enregistrais ni n’acceptais toujours pas les implications profondes de son attitude.
Susie et moi fîmes pourtant le voyage au Canada, nous prêtâmes de bonne grâce aux attentions de X, pour finalement tomber d’accord sur le fait que nous n’adhérions pas du tout à ce projet canadien. Susie se fit par la suite vertement tancer par Satprem pour avoir émis certaines réserves à propos de X elle-même. Nous avions complètement raté notre test d’allégeance.
Après plusieurs semaines d’exploration à travers l’Ouest des Etats-Unis nous finîmes par trouver une nouvelle demeure dans une jolie petite île de l’état de Washington, non loin de Seattle et… de la frontière canadienne. Ce fut ensuite la longue épreuve du déménagement lui-même, de la côte est à la côte ouest de Etats-Unis, avec nos 50.000 livres par camion spécialement affrété. Nous avions bien mérité le repos et le calme de l’océan pacifique sous nos fenêtres. Mais le calme fut de courte durée, car le volcan grondait sourdement et réclamait son dû. Il restait dix-huit mois avant l’explosion.