C’est quelques mois après notre installation au bord du Pacifique qu’est arrivé l’évènement qui m’a finalement ouvert les yeux sur la réalité, qui m’a FORCÉ à comprendre que mes cauchemars des derniers mois et la réalité ne faisaient qu’un. J’ai enfin réalisé que Satprem en personne, en chair et en os, était directement en cause dans le cauchemar que je vivais au quotidien, qu’il était derrière chaque décision, chaque inflexion, chaque insinuation, chaque erreur d’appréciation, comme il avait aussi été derrière chaque acte de courage et de détermination, chaque percée et chaque réussite — qu’il était humain comme nous tous, petit et faillible comme nous tous. Et que c’était en partie moi qui l’avais placé dans ce faux rôle d’infaillibilité au-dessus de l’humanité, qui lui avais donné la mauvaise réplique.
Bien des années auparavant, pour des raisons de sécurité, il avait confié la garde de paquets de ses lettres personnelles à des amis sûrs. Vu l’urgence de la situation de l’époque, aucun inventaire précis des paquets n’avait été établi. A plusieurs reprises, j’avais donc ramené aux Etats-Unis des valises bourrées de papiers, que j’avais soigneusement rangés dans un coffre. De temps en temps au cours des années, il me demandait d’ouvrir un dossier ou un autre pour consulter une lettre ou un papier. A un moment, j’avais même caressé l’idée d’enregistrer thématiquement les lettres les plus importantes sur notre ordinateur afin qu’elles soient plus faciles à retrouver dans leur dossier respectif, mais j’avais abandonné ce projet devant l’énormité de la tâche. Avant d’entreprendre notre déménagement vers le Pacifique, Satprem m’avait demandé de lui renvoyer toutes ses lettres par sacs postaux en Inde, ce que nous avions fait, à grand frais, avec toutes les précautions et garanties que pouvait offrir le transport par bateau.
Mais maintenant il constatait qu’il manquait des lettres !
Le 17 juillet 1993, en réponse à un télégramme où j’affirmais, une fois de plus, ne rien savoir des lettres manquantes (car Susie et moi avions passé notre maison au peigne fin), et où je suggérais fortement l’influence de forces de désunion dans ce malentendu, Satprem m’écrivait de sa main :
Ton télégramme du New Jersey nous est bien parvenu.
Sujata et moi, nous avons trouvé cela choquant.
C’est aussi une peine dans le cœur — et dans le corps aussi.
Nous nous sommes donc mis a cette éprouvante besogne et avons regardé en détail ce ‘postal bag’ que tu nous a envoyé en janv. 92 [en fait, au moins deux ‘postal bags’ avaient été envoyés]. Et j’ai vu, alors, avec consternation ce pillage de ma correspondance.
Puisque tu ne sembles plus voir clair dans la Vérité, je joins à cette lettre quelques photocopies de tes propres lettres où tu parles explicitement de mes dossiers, partis [chez toi] à Watermill, et de leur enregistrement sur ‘fiches électroniques’ avec ton [ordinateur] Ganesh…
Je t’ai assez souvent parlé de ce ‘hidden foe’ [adversaire caché] que l’homme doit conquérir ‘or miss his higher destiny’ [ou passer à côté de sa destinée supérieure].
Le Mensonge se débat partout.
Je vais avoir 70 ans.
Mais je lutte.
J’attends un dernier sursaut de Vérité de ce Luc, que j’appelais mon frère. »
J’étais atterré.
Là, noir sur blanc, l’être vivant que je plaçais au-dessus de tout, au-dessus de moi-même quand il s’agissait de départager le vrai du faux, celui qui m’avait si bien guidé, si bien compris, qui m’avait tant appris — celui-là même que Mère avait choisi pour recevoir ses secrets — non seulement m’accusait de mensonge et de vol à la tire, mais surtout semblait pris d’une telle hystérie aveugle, comme si rien n’arrêterait jamais ce délire insensé, ces tirades qui s’enroulaient les unes sur les autres où il était question de Mensonge, de Vérité, de Destinée, d’Adversaire, de lutte… mais pas une seconde de la simple réalité qui lui crevait les yeux : le simple fait que voler ces lettres aurait été une absurdité matérielle.
Bien entendu, la cause était perdue. Et mes dénégations se perdaient dans le vide interstellaire. C’est cela que me disaient mes cauchemars de la nuit et du jour. Nous avions depuis longtemps dépassé le stade où l’on peut arrêter un volcan en ébullition — admettre, par un effort surhumain, qu’un petit grain de sable a enrayé la machine quelque part et qu’il faut s’arrêter, considérer la situation dans son ensemble, et peut-être réviser quelque peu ses positions… Tout « cadrait » si bien avec les mots, les phrases toutes faites qui s’enchaînaient comme dans les livres, et où la présomption d’innocence n’avait pas de place. Malgré tout, malgré mon cœur serré, j’ai fait appel à toutes mes ressources de raison et de calme pour essayer de faire la démonstration claire, précise, irréfutable qu’ils étaient tous sur une fausse piste, que je ne pouvais pas avoir volé ces lettres. Le 5 août, je lui répondais :
Toute cette histoire est absurde de bout en bout, une sorte de ‘bulle’ — gonflée par quoi ? Je crois que ce n’est pas tant un ‘sursaut de Vérité’ qui est nécessaire pour y voir clair qu’un brin de simple logique.
Si j’avais voulu ‘piller’ vos papiers, que j’ai eus à portée de main pendant quelques dix ans, n’aurait-il pas été plus simple (et plus discret) de faire des photocopies des lettres qui m’intéressaient et de vous renvoyer vos dossiers originaux intacts ? Pourquoi laisser tous ces ‘trous’ béants et si visibles lorsqu’il eut été si simple de faire mon ‘pillage’ incognito…
Si il y a eu ‘pillage’, alors j’irai me faire pendre ailleurs, car je ne vois pas très bien où l’on peut aller après cela. Mais si il n’y a pas eu ‘pillage’, alors, vraiment, je vous demande d’essayer de faire la lumière, de comprendre comment de telles accusations ont pu naître. Il n’y a que vous qui puissiez démêler ce nœud. »
Je n’ai jamais reçu de réponse à ma lettre.