Puis j’ai fait, à nouveau, un étrange rêve, peut-être comme un prolongement, ou un tour de vis supplémentaire, du rêve évoqué précédemment. Je voyais une immense caverne souterraine, complètement close vers le haut, dont les parois étaient faites d’une étrange matière translucide et douce au toucher, comme du sel. Satprem se trouvait seul dans cette caverne, assis en tailleur à même le sol, et concentré. En levant la tête, je voyais que le plafond de la caverne ne comportait aucune ouverture vers l’air libre mais semblait comme supporter le monde du dessus — notre monde extérieur. Et en regardant plus attentivement, je m’apercevais que, petit à petit, des fragments de cette matière translucide se détachaient des parois de la caverne au fur et à mesure de la concentration de Satprem. Il évidait la caverne comme les Indiens de l’Orénoque évident un tronc d’arbre pour en faire une pirogue ! Mais, pensais-je, si la matière de cette caverne qui supporte le monde extérieur s’amincit de trop vers le plafond, tout va s’effondrer ! Au moment où je comprenais l’énormité de ce qui se préparait — tout simplement l’effondrement du monde — je me suis retrouvé à l’air libre, face à face à Satprem. Il avait une petite lueur amusée dans l’œil et, comprenant que j’avais compris, il a prononcé ces mots : « C’est la SEULE solution. »

Je ne pense pas qu’un seul homme, fût-il Satprem, puisse détruire le monde. Mais dix ans avant l’attaque des Twin Towers de New York et la banalisation des attentats terroristes dans le monde, ce rêve est indicatif de la sorte d’obsession destructrice dans laquelle Satprem vivait à l’époque. Non seulement j’étais dans le collimateur immédiat du fait de mes trahisons supposées, mais après moi (comme je le découvrirais plus tard) tout le reste allait suivre : Michel et Nicole, qui me remplacèrent, allaient être soumis aux pires accusations et expulsés des Nilgiri ; Patrice allait subir le même sort à une ou deux années de distance et rentrer en France pour se suicider.

Rien et personne n’échappait à sa compulsion destructrice, ni les êtres qui avaient été à ses côtés et servi ses desseins, ni la race humaine dans son ensemble, avec laquelle il devait pourtant partager cette terre. Il y a quelques années, lorsqu’un visiteur lui demandait, d’une façon quelque peu abstraite : « Que feriez-vous si vous étiez le maître du monde ? » Satprem, le visage soudain grave, montrant son poing fermé, répondit instantanément : « J’écraserais tout ! »

Or je veux croire que Sri Aurobindo et Mère n’ont pas fait l’effort et le sacrifice de s’incarner cette fois-ci encore, de passer de laborieuses années à tenter, sur quelques spécimens humains, de montrer le passage à une autre conscience terrestre, pour que cette terre finisse dans le poing fermé de Satprem. Sinon, alors, quel est le sens de leurs efforts, le sens des milliers de lettres que Sri Aurobindo écrivait la nuit, car le jour n’y suffisait pas, pour affirmer qu’Autre Chose est possible, ici et maintenant ; le sens de cet « amour de tout et cette foi en tout » qu’il incarnait jour après jour, tandis que Mère prodiguait le même soin, la même attention, le même défi par son sourire, par ses milliers de pas quotidiens, afin de faire un tant soit peu basculer la banalité des jours dans cet Autre Chose ? Je veux croire que leurs efforts ont abouti, dans quelques-uns au moins, que le germe qu’ils ont planté fleurit déjà dans quelques consciences, sous la calotte des stéréotypes, à l’insu des bien-pensants comme des mal-pensants.

Et alors, comment peut-on refermer son poing sur qui que ce soit ou quoi que ce soit quand on a connu Ça ?

S’il en était besoin, un autre « malentendu » avec Satprem illustre cette violence. Il s’agit de l’épisode de « India’s Rebirth ». Michel avait réuni des textes où Sri Aurobindo parlait de l’Inde et de sa destinée, principalement à partir d’extraits du « Bande Mataram », l’hebdomadaire de la période révolutionnaire que Sri Aurobindo publiait à Calcutta, avant le procès d’Alipore. Cette compilation avait vu le jour en Inde sous forme d’un livre dont le titre, « India’s Rebirth » [La Renaissance de l’Inde], surmontait sur la couverture le nom de Sri Aurobindo et une carte de l’Inde avant la partition. Nous avions été surpris de recevoir une copie imprimée du livre, et encore plus surpris de constater que le nom de l’Institut américain figurait sur une page intérieure comme distributeur officiel du livre aux Etats-Unis, car nous ignorions tout de ce projet, qui avait entièrement été mené à bien depuis les Nilgiri. Mais la plus grande de toutes les surprises, le choc même, nous attendait en découvrant le bandeau en lettres bien grasses qui s’étalait au dessus du titre : « Out of the Ruins of the West… » [Sur les ruines de l’Occident…]. Autrement dit, Sri Aurobindo, dont le nom apparaissait comme seul auteur du livre, était censé endosser l’idée centrale exposée sur la couverture selon laquelle la renaissance de l’Inde était ou serait fondée sur les ruines de l’Occident…

Voilà vraiment qui semblait pousser la pensée révolutionnaire de Sri Aurobindo aux limites extrêmes, et même au-delà des limites. Sri Aurobindo et Ben-Laden même combat ? Je n’arrivais pas à me faire à cette idée. J’ai donc pris, à nouveau, ma plus belle plume et rédigé un précautionneux et respectueux télégramme à Sujata, dans lequel je faisais valoir que ce malencontreux bandeau sur la couverture donnait une bien fausse idée de l’Inde et de son aspiration, ainsi que de Sri Aurobindo, qui ne s’était jamais montré dans ses écrits si fervent partisan de la destruction de l’Occident, etc. Je ne disais même pas comment nous allions nous faire recevoir lorsque nous tenterions de mettre une telle couverture à la devanture des librairies en Amérique ! Tout cela était parfaitement surréaliste, pour ne pas être cliniquement plus précis.

Bien entendu, par retour, je me fis vertement sermonner par Sujata :

Don’t you see what stares you in the face? You seem to be living in a chest of drawers, Luc. Does living in a drawer qualify you to critisize [sic] the sightings of another who happens to live in open air? Nobody need ‘aspire’ for the ruin of the West. It is already in ruins… [What] with gun-toting children, with homosexuals and lesbians… Are petrodollars the final aim of Evolution? If you think that the summit of Evolution is where the Western civilisation has led mankind then I’ll ask you to think again… that is, if the grey cells have retained their original colour and have not turned black, losing their ability to reflect the light… For your information, the line ‘Out of the ruins of the West,’ to which you seem to object, is Satprem’s contribution to the book.”

[Ne voyez-vous donc pas ce qui vous crève les yeux? Vous semblez vivre dans une commode, Luc. Est-ce que vivre dans un tiroir vous rend capable de critiquer les visions d’une autre personne qui vit à l’air libre ? Personne n’a besoin ‘d’aspirer’ à la ruine de l’Occident. Il est déjà en ruines… avec ces enfants portant pistolets, avec ces homosexuels et ces lesbiennes… Est-ce que les pétrodollars sont le but final de l’évolution ? Si vous pensez que la civilisation occidentale a conduit l’humanité au sommet de l’évolution, alors je vous demande d’y réfléchir à deux fois… à condition que vos cellules aient gardé leur couleur originale et n’aient pas viré au noir et perdu leur capacité de réfléchir la lumière… Pour votre gouverne, la phrase ‘Sur les ruines de l’Occident’, à laquelle vous semblez opposé, est la contribution de Satprem au livre.]

Les mots avaient complètement perdu leur sens. Nous étions sur deux planètes mentales appartenant à des constellations différentes. Quand je parlais de l’interprétation des mots et des associations fâcheuses qu’ils entraînent parfois dans l’esprit d’un lecteur non averti, je recevais d’aveugles tirades rageuses d’où toute nuance était bannie. Comment la suprême élégance, l’infinie subtilité de la pensée de Sri Aurobindo pouvait-elle être mêlée à cet espèce de matraquage fondamentaliste ? N’était-ce pas, justement, le sens de mon rêve à la viande saignante ? N’était-ce pas ça le sens de leur déraison : faire enter Sri Aurobindo dans une peau de carnivore ?

Le quiproquo s’aggrava encore lorsque les Trustees de l’Ashram découvrirent l’existence du livre, dont plus de 95% étaient composés de textes sous le copyright de l’Ashram. Non seulement Sujata n’avait pas jugé bon de demander la permission d’utiliser ces textes, comme il est coutumier et séant de le faire, mais elle avait même fait imprimer, à la place habituelle qui reconnaît le copyright du propriétaire de l’œuvre, une note stipulant que ces textes étaient la propriété de « tous les amoureux de l’Inde », ce qui équivalait à ouvrir le copyright au monde entier…

L’Ashram ne pouvait que réagir, ce qu’il fit en intentant un procès pour violation de copyrights et en demandant au juge de bannir toute vente du livre en librairie. En tant que distributeur aux Etats-Unis, nous étions devenus co-accusés car co-responsables de la singulière générosité de Sujata, et étions requis de nous présenter au palais de justice de Madras pour plaider notre innocence et défendre une cause à laquelle nous nous sentions complètement étrangers. Pour mettre fin à l’imbroglio et à l’absurdité de notre position, je décidais de prendre les devants et de nous désolidariser légalement de tout ce projet de publication, ce que Satprem ne manqua pas, ultérieurement, de stigmatiser comme une preuve supplémentaire de ma duplicité.

Suite: La goutte d’eau