Le dernier épisode, celui qui devait déclencher l’explosion finale, concerne mes relations avec l’Amérique et plus particulièrement avec les disciples américains de Mère et Sri Aurobindo. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, nous vivions avec le sentiment qu’il convenait de rester en marge des autres, comme si notre identité était distincte, unique, jamais soluble dans le corps plus vaste de l’humanité ordinaire — ce que j’appelais plus haut « le schisme satprémien ». En fait, Satprem ne manquait jamais une occasion de nous rappeler notre différence en stigmatisant, par exemple, « le mélange américain » ou même le « mélange aurovilien », comme il apparaît un peu plus loin dans ce récit. Les limites exactes et l’étendue ce « mélange » étaient évidemment laissées à son entière appréciation personnelle et à son humeur du moment. Mais au fur et à mesure du temps, ce « mélange » couvrit de plus en plus de terrain et finit par englober pratiquement tout le monde et la toute vie dans son champs.
Mais vers le début de cette année 1993, Sujata avait pris l’exact contre-pied de cette attitude de repli et m’avait écrit :
How do you communicate with others ? Through newsletters? Sitting behind your computer? Well, it came to me that the best way to communicate is to have direct, personal contact with people. So why not go out and meet people? Talk with them. Listen to them. Speak to them. Speak, not lecture…
Now, Luc, may I ask you a question ? All these twelve years that you are in the States, how many personal friends have you made? How many personal contacts in all these years? Go out and about?[Comment communiquez-vous avec autrui ? Par des bulletins périodiques ? Assis derrière votre ordinateur ? Eh bien, il m’est venu que le meilleur moyen de communiquer est d’avoir des contacts directs et personnels avec les gens. Donc, pourquoi ne pas sortir et rencontrer des gens ? Leur parler. Les écouter. Leur parler, pas leur faire des discours…
Luc, puis-je vous poser une question ? Depuis douze ans que vous êtes aux Etats-Unis, avec combien de personnes vous êtes-vous lié d’amitié ? Combien de contacts personnels ? Sortez et parcourez le monde.]
Les désirs de Sujata allaient se réaliser au-delà même de ses espérances ! Ses conseils tombaient d’autant mieux que le nouvel environnement de notre petite île m’avait rendu plus sensible à notre isolement. Je décidais donc de rentrer en contact plus étroit avec les disciples américains, et notamment avec ceux qui habitaient la région du Colorado. Là, autour de Seyril, une des premières ouvrières du Matrimandir, se réunissait chaque été un cercle de personnes venues des quatre coins de l’Amérique pour célébrer l’anniversaire de Sri Aurobindo. Nous décidâmes de nous y rendre.
A ma grande surprise, non seulement nous fûmes chaleureusement accueillis, mais je sentais que nos hôtes étaient particulièrement sensibles au fait que notre présence semblait concrétiser un rapprochement entre eux-mêmes et Satprem, comme si par ce simple geste que nous faisions vers eux, ils se sentaient inclus dans l’activité de l’Agenda en Amérique — et même dans l’effort intérieur de Satprem — et étaient prêts à y participer plus étroitement. Leur ouverture, leur enthousiasme faisaient plaisir à voir et me remplissait d’espoir. Voilà enfin quelque chose de concret, de vraiment positif sur le plan intérieur, me disais-je. Après ces longs mois de sécheresse et de malentendus, d’efforts incompris ou détournés, il me semblait que la simple adhésion spontanée d’un groupe « ordinaire » d’Américains constituait un heureux présage, une preuve tangible que l’Amérique était ouverte, réceptive aux forces de l’avenir. Je sentais qu’un vrai courant chaleureux passait parmi nous, sans arrière-pensées, sans calculs, simplement comme l’évidence d’un même sentiment, d’une même aspiration entre gens qui se retrouvent pour partager ce qui les relie naturellement.
Nous décidâmes de ne pas en rester là, de nous retrouver prochainement pour tenter de concrétiser notre rapprochement par un projet ou un effort commun sur le sol américain. Quelques mois plus tard, ce petit groupe, tout à fait informel, se réunissait à Chicago. C’est alors que je me suis souvenu que Satprem avait autrefois, lors de la création de l’Institut en France, envisagé la possibilité future de « Laboratoires de recherches évolutives » au sein desquels, avait-il dit à l’époque, quelques humains se prêteraient volontairement et consciemment à mettre en pratique les recherches de Mère. Oui, ce qui nous animait n’était rien moins que l’expérience corporelle du Yoga, telle que Mère l’avait vécue et décrite dans l’Agenda — et surtout tel que Satprem lui-même semblait désormais la vivre. Ce « Nouvel Etre » devait bien commencer quelque part, à partir de quelque chose. Et comment ne pas tenir compte du formidable espoir que Satprem avait fait naître par sa propre percée ? Etions-nous dans la démesure ou la présomption ? Etait-ce chimère que de vouloir envisager un tel « programme », comme ça, si simplement et bonnement, entre gens « ordinaires ». Sur le moment, cela paraissait parfaitement normal et naturel, et il régnait une belle lumière, et même une puissance inaccoutumée lorsque nous mettions cette aspiration en commun dans notre méditation…
Afin de nommer ce qui nous avait si spontanément réuni, j’ai donc trouvé un nom pour ce petit groupe informel que nous étions — American Laboratory for Evolutionary Research [Laboratoire américain de recherches évolutives], qu’il n’était pas un instant question de pourvoir d’une structure officielle ou juridique. J’ai même écrit quelques mots pour en définir l’objet — In search of the Future of the Human Species [A la recherche de l’avenir de l’espèce humaine]. Puis j’ai envoyé le tout à Satprem accompagné du mot suivant : « Depuis le 15 août a commencé un rassemblement des disciples américains autour de cette aspiration à la transformation corporelle. Avec amour ».
Je venais de signer mon arrêt de mort.