Il y a bien des façons de mourir en dehors de la mort physique.
Le 24 octobre 1993, je recevais un fax de ma vieille amie Micheline : « Ci-joint ce que j’ai reçu de Satprem. Vu les grèves à Air France, le courrier étranger ne part pas. Donc, dans un premier temps je préfère l’envoyer en fax et plus tard par lettre. »
Suivaient les feuillets de la lettre que Satprem lui avait envoyée :
Je viens de recevoir trois lignes de Luc m’annonçant la formation de son nouveau groupement de disciples américains. Sur un bout de papier daté de Chicago, 2 sept. Luc avait écrit ‘American Laboratory for Evolutionary research’. Etrangement, cette note de Luc se trouvait écrite au verso d’un numéro de la ‘Gazette Aurovilienne’…
Nous connaissons les mélanges d’Auroville et je ne sais pas ce que sera ce mélange américain — il y aura de tout comme d’habitude.
Mais je considère que notre Institut américain n’existe plus étant donné la nouvelle direction prise par Luc. Nous ne cherchons pas à former des groupements et à réunir des disciples sous quelque nom que ce soit — nous n’avons qu’un Nom, c’est Mère et Sri Aurobindo, et Leur Œuvre, que nous sommes prêts à diffuser partout, quels que soient les groupements, auroviliens ou américains ou que sais-je. Je ne veux pas que l’IRE [Institut de Recherches Evolutives], ou les divers Instituts soient associés à ces mélanges, même si nous y avons de bons amis…
Par conséquent, tu voudras bien dire officiellement à Luc de prendre toutes les dispositions nécessaires pour la fermeture de l’Institut américain vis-à-vis des autorité légales américaines.
Je m’excuse de cette besogne désagréable, mais tout devient très compliqué dès que le Mensonge et les Mélanges humains s’en mêlent.
Je souhaite la meilleure chance au ‘laboratoire’ de Luc, mais en définitive tout dépend de la simple Sincérité des individus.
On ne peut devenir que ce que l’on a dans son propre cœur. »
La terre s’ouvrait sous moi. Ici n’est pas le lieu pour tenter de décrire ce qu’a été mon état durant les mois qui suivirent cette exécution. J’étais devenu essentiellement un gigantesque point d’interrogation, qui semblait avoir pris la place de tous mes organes, et qui me rendait surtout incapable de mettre une pensée cohérente devant l’autre. Si ce point d’interrogation n’avait pas pris toute la place au-dedans de moi, j’aurais pu voir que sous ses dehors de simplicité et même de banalité, cette lettre était un petit chef-d’œuvre que Machiavel lui-même n’aurait pas renié.
D’abord il y a l’extraordinaire minceur, pour ne pas dire l’inexistence, des arguments avancés. Bien entendu, à tout moment, il aurait pu me faire comprendre que je faisais fausse route avec « mon » laboratoire, comme il l’appelait, que ce n’était pas la bonne façon de procéder — peut-être que, malgré les bonnes intentions affichées, il y avait là une démesure, quelque chose qui ne pouvait que tourner court ? Avais-je jamais refusé de prendre en compte ses conseils ou ses recommandations ?
Mais plus l’argumentation est vague ou imprécise et plus la force d’insinuation contenue est grande. Il suffit de mêler la quantité adéquate de mots vitaux et tonitruants (sans oublier les majuscules) tels que : Mensonge, Vérité, Mélange, Sincérité, Œuvre, Sri Aurobindo, Mère. Puis le lecteur fait le reste du travail : il extrapole et comble la faiblesse du raisonnement en suppléant sa propre conviction « spontanée ». (C’est la raison pour laquelle toute justice civilisée écarte délibérément la passion des délibérations et des jugements des hommes et s’efforce d’y imposer la raison.)
Après l’échec des deux tentatives précédentes (le déménagement au Canada et le « pillage » des lettres), il était important de réussir à m’épurer en douceur, sans faire trop de vagues, mais en faisant tout même comprendre à « l’opinion publique » (le groupe autour de lui) qu’une faute grave avait été commise, une faute de « principe » à défaut de faits. En cela, cette lettre a parfaitement fonctionné — je ne savais pas moi-même quelle faute j’avais commise !
La lettre contenait pourtant certaines contradictions flagrantes : « Nous ne cherchons pas à former des groupements… » — à l’exception des Instituts ou des « Mira aditi » que moi, Satprem, je forme ici et là dans le monde pour des raisons d’ordre supérieur. Il y avait aussi les vitupérations de rigueur contre « les Mélanges américains ou auroviliens » — comme si aucun groupe, aucune organisation humaine (y compris Auroville, fondée et voulue par Mère), ne trouvait grâce à ses yeux. Lui seul était à l’abri de la corruption et de l’érosion qui affectent les tentatives humaines, car lui seul détenait le degré suffisant de « simple Sincérité dont tout dépend ». Sous ces dehors « bon enfant » cette lettre est donc à l’évidence un monument à la gloire d’un Moi-Je qui, lui, n’avait aucune crainte de la démesure !
Mais sa particularité la plus importante était son caractère public. J’avais été sidéré, à l’époque, qu’il envoie sa missive à une tierce personne — Micheline — plutôt que de me l’adresser directement, « d’homme à homme ». Je voyais la lâcheté en lui mais ne voyais ni le calcul ni le symbole. D’abord, le côté public rendait la sentence définitive et sans appel — on ne se met pas à discuter de sa condamnation en place de Grève, devant la foule venue voir rouler votre tête. Ensuite, c’était un avertissement et une mise en garde pour les autres : voilà ce qui attend quiconque sortira de « la simple Sincérité » et oubliera que l’on ne devient « que ce que l’on a dans son propre cœur ». Enfin, c’était un moyen de resserrer le groupe autour de lui en donnant à chacun une part de responsabilité dans l’exécution de la sentence.
C’est cette pauvre Micheline qui a dû transmettre la lettre (« Je m’excuse de cette besogne désagréable… ») et s’impliquer par la suite dans tous les détails de son exécution. Moins d’une semaine plus tard, a commencé la diffusion publique des preuves de ma duplicité : tous mes amis, tous ceux susceptibles de s’interroger sur la soudaineté de cette décision, et surtout sur l’apparent revirement de Satprem à mon égard, ont dûment reçu par la poste un petit « dossier » contenant copies de certaines lettres personnelles où éclatait ma soi-disant fourberie. Quant aux passants anonymes qui avaient entendu des rumeurs mais ne connaissaient pas encore les faits, ils pouvaient aller consulter ce même petit dossier à la librairie parisienne qui distribuait les œuvres de Mère… Quelques mois plus tard, les plus fidèles membres du groupe (dont Patrice) devront même apposer leur signature au bas du procès verbal m’expulsant officiellement de l’Institut. Rien n’était laissé au hasard pour déloger le trouble-fête tout en resserrant et en renforçant le petit noyau des bienheureux rescapés.
En conclusion, une exécution à valeur de symbole — une sorte de « sacrifice » — préparée de longue date et menée de main de maître, avec la participation inconsciente d’une « opinion publique » manipulée, qui au pire se réjouissait de voir couler un peu de sang pour égayer son ordinaire, mais surtout dont la pureté originelle se trouvait confirmée par ce sacrifice expiatoire sur l’autel de la Vérité, telle que définie et entretenue par Satprem. Et puis, il faut bien le dire, on n’était pas mécontent d’avoir soi-même échappé au désastre…
Quant à la victime expiatoire, eh bien, elle n’était guère en état de penser ni de réagir. Non seulement il n’était pas question de protester de son innocence (il aurait pour cela fallu savoir quel était exactement l’acte d’accusation), mais toute demande d’explications était également hors de question. Chacun savait que Satprem était « trop fragile » pour lire et à plus forte raison répondre aux lettres — surtout quand elles étaient « déplaisantes ». Alors, où se tourner ? Vers qui ? Mon téléphone s’était tu. Le silence de mes anciens amis autour de moi était assourdissant. Personne n’osait prendre la peine ou la liberté de me demander quelle était ma version des faits — et de s’intéresser à la réponse. Le plus bizarre est que je n’aurais sans doute pas trouvé les mots pour expliquer quoi que ce soit, comme si la question de mon innocence ou de ma culpabilité avait déjà été réglée de longue date, en dehors de moi. Comme si toutes ces années de malaise que j’avais vécues avaient déjà fait leur sournois travail autour de moi et en moi. Et il ne restait RIEN à dire, juste à vivre la chose.
Il y eu pourtant quelques petites complications pratiques dans l’application de la sentence. Satprem avait exigé que nous abandonnions tout du jour au lendemain — le stock de livres, les listes de contacts, la gestion légale et administrative de l’Institut américain — de façon à ce que Micheline puisse prendre les commandes depuis Paris. (« Je continue à espérer que tu prendras le vrai chemin grâce à cette épreuve », me télégraphiait-il, sans doute pour m’encourager…) Mais ce qui était possible sur le papier n’était pas tout à fait aussi simple dans la réalité. En particulier, la famille de Susie avait généreusement contribué au développement de l’Institut et à la publication des livres aux Etats-Unis depuis 1980, et bien que la plus grande part de cette contribution ait été assimilée à un don pur et simple, il restait une somme assez conséquente qui apparaissait sous forme de dette dans les livres comptables de l’Institut. Ces écritures comptables ne pouvaient pas disparaître d’un trait de plume. Et peut-être était-ce pour le mieux, car, au moins sur ce point, Susie et moi décidâmes de ne pas nous soumettre et de refuser d’abandonner le stock de livres aux mains de Paris. Ainsi, toutes les opérations de l’Institut s’arrêtèrent mais l’Agenda de Mère continua d’être distribué aux Etats-Unis.
Comme nous n’avions pas cédé sur toute la ligne, Satprem dut estimer qu’il restait à mettre certains points sur les i, car quelques mois plus tard nous commençâmes à recevoir d’impressionnantes lettres d’un avocat parisien. Mr. Okoshken, du barreau de Paris et de New York, nous faisait aimablement parvenir le procès verbal de mon expulsion officielle de l’Institut français, accompagné de menaces non voilées concernant certains manquements que j’étais censé avoir commis vis-à-vis du fisc américain. Il m’enjoignait de lui retourner sans délai l’acceptation signée de mon expulsion ainsi que de ses conclusions, faute de quoi mon « refus de coopérer » déclencherait toute une série de mesures et d’enquêtes déplaisantes auprès des autorités américaines. Tout cela était cousu de fil blanc, mais suffisamment désagréable pour que nous ne puissions nous permettre de l’ignorer.
Une grâce devait veiller car au moment même où nous devions faire face à cet assaut juridique ordonné depuis l’Inde par Satprem et commandité par Micheline, c’est l’Inde qui est venu à notre secours en la personne de H, un ancien élève de l’école de l’Ashram, qui avait ouvert une étude d’avocats en Californie après de brillantes études de droit. Il prit rapidement la mesure du harcèlement dont nous étions l’objet et s’offrit de nous défendre gracieusement. Mr. Okoshken reçut toutes les réponses à ses questions, plus de nouvelles questions auxquelles il fallut bien qu’il cherche des réponses, et ainsi de suite. Le temps passait, un autre avocat américain, Mr. Stone, de Stamford, Connecticut, se mêlait de la partie contre nous ; l’argent de Micheline grossissait l’escarcelle de Mr. Okoshken… Toute cette bulle parfaitement ridicule, dont le seul but avait été de nous impressionner, finit par s’épuiser d’elle-même. Les apparences étaient sauves. Satprem pouvait s’enorgueillir d’avoir agi comme un grand capitaine, avec dextérité et détermination.
Le 6 janvier 1994, je lui écrivais une lettre où je disais enfin noir sur blanc ce que je pensais de ses odieuses accusations, depuis le « pillage » de sa correspondance jusqu’à la réunion de « mon » groupe de disciples américains — une lettre que je terminais par un adieu : « Je vous quitte pour cette vie — sans rancune et sans regret. » Je sus plus tard qu’il n’avait jamais lu ma lettre — Sujata l’en avait protégé car j’y disais de « méchantes » choses sur son compte.
Puis le 7 mars 1995, plus d’un an plus tard, alors même que ses avocats à Paris et dans le Connecticut continuaient à agiter leur bâton légal, je recevais une dernière lettre-carotte de Satprem, dans laquelle il m’invitait tout bonnement à réintégrer l’Institut et à tout remettre en marche comme si de rien n’était — à condition évidemment que je montre patte blanche. Mon acceptation aurait été le signe que j’avais compris la leçon et surtout que je savais qui était le patron. Qu’il ait pu sincèrement croire qu’il fût possible d’effacer en quelques pages du même sempiternel catéchisme tout le contentieux de malaise et de frustration qui avait grandi entre nous depuis des années en dit peut-être plus long que tout sur son propre sens des réalités.