La question que toute personne sensée peut se poser au sortir du récit de tout cet acharnement à m’évincer est de comprendre ce qui a pu provoquer une telle opiniâtreté, une telle vindicte de la part de Satprem. Après tout, il n’y a pas de fumée sans feu. Aurait-il dépensé tout ce temps et cette énergie, même par personne interposée, pour écarter un complet innocent ? Ne fallait-il pas que quelque chose soit très corrompue (et très aveugle) en moi pour justifier une telle détermination ?
Or c’est justement la question qui m’a obsédée durant des mois.
Si quelqu’un pouvait voir clair dans les choses et les êtres, ce devait être lui. Tout son passé avec Mère plaidait dans ce sens — ces longues années d’apprentissage où, jour après jour, elle insufflait en lui une autre compréhension des choses et une autre approche de la vie. Quelqu’un comme lui pouvait-il si lourdement se tromper ? Passer à côté de la plus simple évidence ?
Maintenant qu’il m’est permis de revoir ces évènements avec plus de calme et de recul, je crois mieux comprendre, et je peux essayer de formuler ce qui a pu conduire à de telles extrémités d’aveuglement. Au cours de la somme assez considérable de travail en commun, il a dû survenir, à l’insu même des participants, certaines « bavures », certaines maladresses ou inattentions de comportement, comme il peut en arriver tous les jours lorsqu’on construit quelque chose en commun. Mais alors que ma jeunesse et mon inexpérience me conduisaient à vivre chaque action, chaque évènement au jour le jour, comme un tout qui se refermait pour passer au suivant, la perception de Satprem envisageait chaque moment du présent dans une continuité d’être qui possédait un passé et un avenir faisant un tout cohérent et inévitable. Où j’aurais pu voir un lapsus ou une maladresse, il voyait un forfait annonciateur d’autres égarements — qui n’en finiraient pas de s’égarer dans une logique d’embourbement inexorable. Alors que ma jeunesse même me permettait d’envisager une issue favorable aux choses (simplement parce que je ne pensais pas au pire), son « expérience » le condamnait à percevoir un cours funeste pour la même réalité, qui évidemment finissait par prendre la coloration qu’il avait dessinée avec tant d’énergie.
Cette espèce de « pli » catastrophique est peut-être ce que Mère a passé tant d’années à essayer de guérir. Mais c’est ce « pli » qui, une fois pris, entraînait tout le reste de l’avalanche fatale, et ne pouvait en aucun cas revenir sur lui-même, vers une conception plus positive, plus mesurée des choses.
J’avais compris l’existence de ce « pli » dans mon cas, précisément lorsqu’il m’avait semblé que ma condamnation était jouée d’avance, par une « mécanique » qui avait déjà déroulé ses engrenages dans le silence, hors de moi, bien avant que les faits adhèrent à ses conclusions. Mais c’est en voyant ce phénomène se répéter dans d’autres cas que j’ai finalement compris que tout ce rituel catastrophique avait très peu à voir avec moi — et que j’ai commencé à voir la fin de mon tunnel.
Le premier indice, qui m’a atteint comme un choc, fut la nouvelle que Micheline était frappée d’une étrange condition qui nécessitait la pharmacopée. Micheline que j’avais connue si pleine de vie et de bonne santé allègre — mais qui m’avait complètement tourné le dos lorsque Satprem l’avait ordonné. Comment mon souvenir d’elle pouvait-il se réconcilier avec le chancellement qui semblait l’avoir saisi ? Et puis soudain, en 2001, le vrai choc : Micheline est morte, probablement décédée d’une cirrhose du foie. Plus tard, on apprendrait qu’elle avait rayé Satprem de son testament avant de mourir. Avait-t-elle eu un revirement de dernière minute ? Avait-t-elle vu, perçu quelque chose sur ce seuil où le simulacre s’estompe pour laisser place à ce qui est vraiment ? Je ne savais rien des circonstances qui l’avaient poussée, mais cette fin résonnait si étrangement au milieu de ce qui aurait dû être la plénitude et l’harmonie d’une vie qu’elle avait choisie et voulue ainsi.
Puis survint en 2003 l’évènement qui mit enfin en lumière tout le processus que j’avais vécu quelques dix ans plus tôt : tout se répétait dans les moindres détails avec un autre couple, un autre « Luc », mais avec les mêmes accusations et les mêmes insultes (en pire), la même diabolisation (en pire), la même frénésie d’avoir à vider les lieux sur le champ. Il s’agissait de Michel et Nicole, qui avaient vécu près de Satprem et Sujata dans les Nilgiri pendant vingt ans et avaient largement contribué à la publication des livres en Inde. Or depuis quelques années, eux aussi avaient commencé à avoir une activité intellectuelle indépendante au sein d’un groupement culturel indien. Eux aussi s’étaient liés d’amitié avec des Indiens en dehors du groupe que Satprem avait formé. Sans oublier ce qui les reliait avec le travail déjà accompli auprès de Satprem, ils entendaient sans doute vivre leur propre vie. Mal leur en prit.
Le déferlement de hargne à peine contenue qui s’ensuivit ne prit fin qu’avec leur départ précipitée de la maison qu’ils habitaient depuis vingt ans — un départ que Sujata salua, dans son style inimitable, en informant les parents de Michel que des livres (par un clin d’œil du sort, il s’agissait justement d’Agendas de Mère en provenance des Etats-Unis !) allaient remplacer Michel et Nicole dans la maison qu’ils venaient de quitter et allaient « chasser toutes les noirceurs que Michel-Nicole ont laissé dans la maison ». Quant à Satprem, sans doute pour ne pas être en reste, il leur jeta un dernier: « Qu’ils soient oubliés à jamais dans les poubelles de l’Histoire. »
Malheureusement, le grand problème n’était peut-être pas tant la libération de Michel et Nicole que le fait que celui qui avait fait office d’exécuteur des hautes œuvres, celui qui avait mené à bien l’éviction de Michel et Nicole sous les ordres directs de Satprem n’était autre que… ce pauvre Patrice. On n’en sortirait pas.
Maintenant Patrice est mort. Sujet à la dépression — « Cet être tourmenté… » dira Sujata — il quittera l’Inde vers 2005, sans tambour ni trompette (l’épisode Michel-Nicole, pas si lointain, forçait à une certaine discrétion), pour tâcher de se réinsérer en France, après avoir servi plus de vingt ans, lui aussi. Et comment un être que j’avais connu si plein de dynamisme et de joie de vivre, un être qui adorait l’Inde comme la terre d’élection de son cœur, pouvait-il se retrouver « tourmenté » après tout ce temps ? Quelle était la nature de ce tourment ? Voilà ce qu’il serait intéressant de savoir. Un mystère aussi sidérant — et aussi odieux — que la soudaine affliction de Micheline.
* * *
Je voudrais maintenant sortir de mon histoire personnelle et tenter, autant que faire ce peut, de rechercher un sens plus large à ce qui fut vécu, à l’époque, comme une destruction dans ma chair même. D’abord, mon cas n’est pas unique. Au cours des années, il est devenu évident que tous ceux qui se sont approchés de Satprem dans un but de travail suivi en sont sortis troublés. J’ai cité quelques noms au cours de mon récit, mais il y en a eu d’autres, peut-être moins connus, dont l’histoire est moins immédiatement saisissante, mais qui ont tous vécu, à des degrés divers, les affres de la désillusion et du tourment intérieur — quand ce n’est pas pire.
Quel était donc le sens de cette expérience, qui se présentait sous des dehors si attrayants et « spirituels » pour finir au bord de l’abîme ? Y a-t-il une signification profonde à cette épreuve — en dehors de la leçon individuelle, du progrès individuel, du « karma » individuel ? Pourquoi ce petit groupe (symbolique, mais tout de même bien réel) autour de Satprem a-t-il été décimé, broyé de cette façon ? Pourquoi tous ces cœurs en bandoulière au sortir d’une expérience et d’une vie qui avaient commencé sous les auspices du merveilleux enseignement de Sri Aurobindo ? L’enseignement de Sri Aurobindo a-t-il besoin d’une telle séance d’électrochocs pour fleurir et se déployer sur terre ?
D’un point de vue extérieur, après que tant de polémiques aient largement défrayé la chronique publique, il est évident que la perception de l’enseignement de Sri Aurobindo qui émerge ne peut que prêter à confusion. Et il y a peut-être là dommage irréparable. Malgré les dénégations irritées de Sujata, ce n’est pas servir la pensée de Sri Aurobindo que d’associer son nom à la ruine de l’Occident. De même, une lecture paisible et profitable de l’Agenda de Mère semble difficilement conciliable avec le remue-ménage et toutes les perturbations humaines impliquant le groupe chargé de sa publication.
Mais plus intérieurement et largement encore, quel est le SENS de cette « cage aux illusions » dans laquelle un certain nombre d’entre nous sommes rentrés et avons vécu pendant des années — et dans laquelle certains vivent encore ? Il est trop facile et trop simpliste de parler de « karma » ou de destin personnel. Tout semble indiquer, au contraire, que cette « cage » est particulièrement associée à l’œuvre de Sri Aurobindo et de Mère — comme appendice indispensable ou repoussoir ?
Entendons-nous bien : la cage ne cesse de faire l’apologie de Sri Aurobindo ; c’est son « thème » central et fondateur, auquel il ne peut être question de renoncer sous peine de dissolution immédiate. Dans une certaine mesure, la cage a une grande force de conviction lorsqu’il s’agit de Sri Aurobindo. Elle ne mesure pas ses louanges et ses dithyrambes. Et sur ce point, son discours est irréprochable — car c’est son fonds de commerce et la base de l’illusion qui la fait vivre. Après tout, n’est-ce pas un peu ce que l’église catholique fait de l’enseignement du Christ depuis deux mille ans?
Mais en fin de compte, ces apparences irréprochablement spirituelles doivent être mesurées à la lumière des faits : les traumatismes, souvent indélébiles, qu’elle a causés dans la vie des individus, et qui n’ont eu finalement pour effet que de corrompre et de détourner des aspirations qui ne voulaient que suivre leur chemin de lumière. Cette cage en travers du chemin, avec tous ses mécanismes de séduction et ses miroirs aux alouettes, menace-t-elle ainsi tous les Petits Chaperons rouges de la création ?
Et si l’on pense qu’il s’agit là d’une dramatisation gratuite ou d’une exagération, que l’on veuille bien se souvenir de Keya et de son refus prolongé de s’alimenter, du naufrage prématuré de Micheline, de Patrice et de son attirance pour le vide…
La sagesse populaire affirme volontiers que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. C’est une maxime que je pourrais aisément appliquer à mon cas personnel. Mais aujourd’hui ma conviction est qu’il n’est nul besoin de frôler l’abîme pour rejoindre le « chemin ensoleillé » de Sri Aurobindo — pas plus qu’il n’est besoin d’intermédiaire éclairé ou de cage aux dorures plus ou moins attrayantes. Il suffit simplement d’être soi, fort (ou faible) de sa seule vérité d’être.
Avant de clore mon histoire, j’ai encore une pensée pour ces camarades que je sens là, au-delà du visible, qui sont encore à se poser les questions de rigueur sur Satprem : est-il bon, méchant ? Fait-il le bien, le mal ? — tous ceux qui attendent ou quémandent un signe, un geste, une lettre qui les rassurera sur leur propre sort, leur donnera enfin confiance en eux-mêmes. C’est une condition attristante, que j’ai trop connue moi-même pour jeter la pierre. Alors je leur dis : sortez de la cage, sortez des pensées qui se nourrissent de vous et ne peuvent trouver de réponses ; jetez-vous plutôt dans la seule conquête qui vaille, sans pensée, sans intermédiaire : Sri Aurobindo.
[En guise d’épilogue, je voudrais ajouter que les lignes qui précèdent ont été écrites entre novembre 2006 et février 2007, bien avant le décès de Satprem, survenu en avril 2007. Il m’a semblé utile — et toujours d’actualité — de révéler cette histoire, non pas tant à cause du contexte particulier dans lequel elle s’est déroulée, mais peut-être plutôt à cause des leçons humaines d’ordre plus général qu’elle comporte.]
—Luc Venet